Les cultures à « troisième genre » ne prouvent pas que le transgenrisme est répandu ni qu’il est progressiste

Cet article a été originellement publié en anglais sur Feminist Current le 25 août 2018.

L’an dernier, le Pakistan a commencé à délivrer des passeports où apparaissait une troisième option dans la catégorie du sexe, marquée par un X. En mars, le pays est allé plus loin et a introduit une loi permettant aux gens de modifier leur sexe sur des documents officiels, et ce sur le principe de l’autodétermination. Il est dorénavant possible de s’identifier officiellement comme un homme, une femme, ou bien ni l’un ni l’autre, sur des documents d’identité délivrés par le gouvernement, ce qui signifie qu’un individu né de sexe masculin peut maintenant obtenir un passeport indiquant qu’il est de sexe féminin. Al Jazeera rapporte que :

La loi garantit aux citoyens le droit d’exprimer leur genre comme ils l’entendent, et une identité de genre définie comme « la perception profonde et individuelle d’une personne en tant qu’homme, femme, un mélange des deux ou ni l’un ni l’autre ; qui peut ou non correspondre au sexe assigné à la naissance. »

Al Jazeera — 09.05.18

La loi a été célébrée par de nombreuses personnes comme une victoire progressiste. Rabia Mehmood, une chercheuse pour Amnesty International sur le Pakistan, a déclaré à Al Jazeera que l’entérinement de la loi est « cruciale pour assurer [aux personnes trans] le droit de vivre avec dignité et respect ». Si certains y verront en effet un pas en avant, un sérieux détail doit poser question : malgré son apparente tolérance envers les personnes trans, le Pakistan continue de condamner l’homosexualité. Ce que les libéraux et les progressistes qui soutiennent ce genre de législation sont incapables de se demander, c’est pourquoi des mesures favorables aux personnes trans sont adoptées par des régimes conservateurs et régressifs comme le Pakistan ou l’Iran.

Les militants transgenres proclament que le transgenrisme a toujours existé à travers l’histoire. Pour prouver que « l’identité de genre » n’est pas une invention moderne, ils se tournent vers des sociétés non-occidentales où, historiquement, plus de deux « genres » ont été culturellement acceptés. Cet argument ne fait que trop peu l’objet d’une analyse critique. L’analyse féministe est ignorée en faveur d’une analyse superficielle portant sur la race et le colonialisme qui veut que, s’il existe un troisième genre dans des sociétés non-occidentales et non-blanches, alors le « sexe binaire » n’est qu’une invention coloniale de l’Occident qui nous a été imposée à tous.

Mais alors qu’il existe effectivement [Nda : ce qu’on pourrait appeler] un troisième genre dans certaines sociétés, cela ne signifie pas nécessairement que ces visions non-occidentales du sexe et des rôles de sexe sont anti-sexistes, ni que l’implémentation de cette idée aux sociétés occidentales est automatiquement progressiste.

Si on compare la population transgenre de l’Inde à celle du Pakistan, on remarquera une similitude intéressante : l’écrasante majorité est constituée d’individus de sexe masculin. Les Hijras, comme on les appelle en Inde, sont des hommes ou des garçons poussés à devenir des femmes selon des critères misogynes : ces individus de sexe masculin aiment passer du temps avec les femmes, les aider aux tâches domestiques, ont des traits physiques considérés comme « féminins » ou sont soupçonnés d’être homosexuels. Ils sont souvent castrés et n’ont pas le droit de se marier où de détenir des biens. Bien qu’ils puissent être sollicités pour bénir les nouveaux-nés et célébrer les mariages, la société les maintient à l’écart et ils sont rejetés par leurs familles couvertes de honte. Perçus comme maudits, ils se voient attribuer un but religieux pour compenser leur condition profane. Ils deviennent souvent danseurs et prostitués et, comme au Pakistan, doivent se placer sous la tutelle d’un gourou (qui fonctionne essentiellement comme leur proxénète) pour éviter de se retrouver à la rue.

Un Pakistanais nommé Zara raconte au Guardian :

Je suis né avec un organe masculin très petit. Au fond de moi, mes sentiments sont ceux d’une femme… Je veux vivre comme une femme, cuisiner et m’occuper des tâches domestiques.

The Guardian — 23.07.18

Ce qu’il faut comprendre par là, c’est qu’un petit pénis et une préférence pour les « tâches féminines » démontrent que Zara n’est pas suffisamment masculin et par conséquent n’est donc pas un homme.

Dans un documentaire BBC intitulé Iran’s sex change solution figure un homme homosexuel, né sous le nom d’Iman mais se présentant comme Marie, qui a consulté plusieurs psychothérapeutes, dont certains « travaillaient clandestinement ». Un d’eux lui suggèrera des médicaments (d’une nature inconnue), un autre une thérapie par électrochocs. Finalement, un médecin dira à Iman qu’il peut « changer [son] genre » et qu’il doit commencer un traitement hormonal. Plus tard, un autre l’encouragera à aller plus loin et à se faire opérer. « Le docteur m’a dit qu’avec la chirurgie il pouvait changer les 2% de traits masculins mais qu’il ne pouvait pas changer les 98% de traits féminins pour les rendre masculins, » raconte Iman. Cette chirurgie concernait très probablement l’ablation de ses organes génitaux. Quand il était petit, Iman était harcelé à cause de ses traits doux et s’entendait souvent dire qu’il « ressemblait à une fille ». Après avoir cédé aux hormones pour accentuer ses « traits féminins », Iman a remarqué qu’il commençait à lui pousser des seins et que les poils de son corps se clairsemaient. Il n’y a que peu de doute quant à ce qu’évoquait le médecin concernant ses « 2% de traits masculins » restant… Iman rapporte s’être senti « abîmé », physiquement. « Ce que je voyais était effrayant et anormal, » ajoute-t-il.

Il n’existe traditionnellement aucun concept de troisième genre en Iran, mais le discours en faveur du transgenrisme est le même qu’en Inde ou au Pakistan : quand les hommes ne se conforment pas aux rôles de sexe associés à la masculinité et à l’hétérosexualité, ils s’entendent dire qu’ils ne sont pas des hommes du tout. Dans les pays comme l’Inde ou le Pakistan, les croyances quant à « l’équilibre » entre le féminin et le masculin joue un rôle dans la façon dont les femmes et les hommes sont traités. Il existe de nombreux récits sur les « hermaphrodites » ou des contes sur les eunuques. Les hommes qui ne se conforment pas s’entendent dire qu’ils ont une âme féminine et un rôle spirituel spécial. Mais en Iran, l’explication religieuse est inexistante : on dit plutôt aux hommes comme Iman qu’ils ont besoin de soins médicaux.

Ceux qui prétendent que le transgenrisme est universel évoqueront aussi les sociétés amérindiennes pour démontrer que « homme » et « femme » ne sont que des inventions rigides de la culture coloniale occidentale, voulant pour preuve les « troisième genre » et les personnes « two-spirit ». Les « cultures indiennes » sont valorisées comme des utopies où le genre était fluide et que la conquête coloniale de l’Europe chrétienne aurait détruites, imposant alors un système à deux genres strict.

Certes, il est vrai que, durant la christianisation et la colonisation, les missionnaires ont profondément changé les relations sociales entre les hommes et les femmes. Les enfants ont été déracinés de leur sphère culturelle et sociale et envoyés dans des pensionnats, où on leur enseignait la place des hommes et des femmes selon les codes moraux victoriens des sociétés nord-américaines. Les populations amérindiennes ont dû épouser des codes sociaux différents de ceux avec lesquels ils avaient grandis. Leur apparence, par exemple, a été remodelée : les garçons ne pouvaient pas avoir les cheveux longs car c’était considéré comme féminin ; ils devaient porter des costumes tandis que les filles devaient nouer leurs cheveux en toutes circonstances et porter des robes.

Cependant il serait faux de prétendre que les sociétés amérindiennes, qui sont loin d’être homogènes, envisageaient le genre (selon sa définition moderne) comme un instrument d’expression personnelle. Ce serait supposer que toutes ces cultures adoptaient la notion libérale de choix personnel et de liberté qui s’est développée après la Révolution Américaine. Mais ces idées d’individualisme, d’expression de soi et d’accomplissement personnel étaient selon toute vraisemblance inexistantes dans les sociétés amérindiennes avant la colonisation.

Traditionnellement chez les Navajos, par exemple, il existe une troisième catégorie de « genre » intitulée « nadleeh ». Bien qu’aujourd’hui le terme fasse référence à des hommes et des femmes qui s’identifient autrement, il ne désignait jadis que les hommes. Selon un article de Wesley Thomas intitulé « Navajo Cultural Constructions of Gender and Sexuality » extrait de l’ouvrage Two-Spirit People, les hommes qui préféraient effectuer les tâches féminines traditionnelles comme le tissage, la cuisine ou l’éducation des enfants, devenaient des nadleeh.

Selon Thomas, « [d]u point de vue Navajo, jusqu’au nouveau siècle, les hommes qui démontraient des caractéristiques relevant du sexe opposé assumaient leur rôle en tant que nadleeh. » Il avance que les Navajos reconnaissaient une certaine « diversité de genre » avant la colonisation :

De nombreux genres existaient chez les Navajos avant les années 1890. Des années 1890 jusqu’aux années 1930, de grands bouleversements se sont opérés dans la vie des Navajos en raison de leur exposition à, et sous la pression de, la culture occidentale, dont l’imposition du christianisme ne fut pas un des moindres […]. En raison de l’influence de la culture occidentale et du christianisme, qui ont tenté d’éradiquer la diversité des genres, cette pression existe encore.1

Cependant, il fait remarquer que les rôles de sexe existaient malgré tout chez les Navajos :

Le système de genre traditionnel, bien qu’initialement conçu sur le sexe biologique, divise les gens en catégories définies selon plusieurs critères : l’occupation, les comportements et les rôles associés au sexe. L’occupation désigne le travail qu’on attend des hommes et des femmes, spécialisés selon leur sexe. Les comportements comprennent le langage du corps, le registre du discours et les intonations de voix, l’habit et autres accessoires, y compris les activités cérémonielles liées au sexe (par exemple, les femmes portent des châles lorsqu’elles dansent et les hommes non ; les hommes utilisent des hochets lorsqu’ils dansent et les femmes non). Les activités des femmes associées à leur sexe comprennent l’éducation des enfants, la préparation des repas, la poterie et la confection des paniers, elles effectuent ou supervisent toutes les tâches quotidiennes associées à la tenue du foyer. Les hommes ramassent du bois, récoltent des légumes et gèrent tous les aspects cérémoniels du quotidien. Un nadleeh mélange divers aspects de ces comportements et activités chez les femmes et les hommes.2

Les Navajos avaient la conviction que le pouvoir de la création appartenait aux femmes. On peut affirmer qu’ils n’ont jamais cru que les nadleeh, « les hommes féminins », étaient des femmes, car ils n’avaient pas la capacité de porter un enfant. Ils étaient perçus comme féminins selon leur position sociale mais n’étaient pas qualifiés de « femme » (azdaa) dans la langue Navajo. La société était organisée sur le principe du travail collectif divisé entre les hommes et les femmes selon leurs différences physiologiques. Le travail des femmes, par exemple, se décidait selon leur fonction reproductrice et leur statut en tant que celles qui donnent la vie.

Dans ce contexte, le concept du nadleeh ne peut pas être compris comme une « identité de genre » ou une dysphorie de sexe ou de genre, puisqu’il est lié à des occupations et des comportements sociaux associés au sexe. Et tandis que les Navajos sont une des sociétés amérindiennes les plus documentées, beaucoup d’autres ne sont pas aussi bien documentées et il semble alors inapproprié d’y calquer des notions modernes de « diversité de genre », d’« identité de genre » ou, plus généralement, nos propres conceptions des rôles de sexe tels que nous les comprenons aujourd’hui dans les cultures occidentales.

Il est aussi malavisé de présupposer que ces « troisième genre » non-occidentaux, non-blancs, mettent nécessairement à mal la division des sexes. L’existence d’autres castes de « genre » ne doit pas être prise pour une contestation du « sexe/genre binaire ». Elles doivent être examinées en étant replacées dans leur contexte culturel et politique, et d’une perspective féministe.

Le fait que les individus placés dans cette « troisième » catégorie sont habituellement des hommes doit nous alarmer. Cela suggère que, si les hommes peuvent être rétrogradés au statut de femme, les femmes elles-mêmes ne peuvent pas s’élever au rang des hommes. Être associé à la féminité constitue une telle disgrâce que les hommes sont socialement émasculés et physiquement mutilés. C’est de la misogyne brute. Les médias restent aveugles à la vérité ; ils se disent perplexes face à l’adoption de mesures prétendument « progressistes » en faveur des politiques d’identité de genre par des sociétés autrement conservatrices, hostiles et violentes à l’égard des femmes et des personnes homosexuelles.

Memphis Barker écrit dans le Guardian :

Une des raisons qui peut expliquer l’acceptation grandissante de la communauté transgenre nous provient d’une source inattendue : les mollahs du Pakistan. Le Conseil de l’idéologie islamique, un corps gouvernemental ayant estimé que les petites filles de 9 ans sont suffisamment âgées pour se marier et qui approuve la correction « légère » des femmes par leur époux, a offert son soutien en faveur des droits des personnes trans.

The Guardian — 23.07.18

En réalité, il s’agit bien sûr d’un « soutien » à la misogynie.

Nous sommes tellement aveuglés par nos propres conceptions occidentales des politiques transgenres (persuadés d’être du « bon côté de l’histoire ») que nous ne comprenons pas comment ces idées peuvent être nuisibles. Notre pensée critique est paralysée et la peur de susciter une réponse violente nous empêche de poser des questions. Contrairement à ce que beaucoup aimeraient croire, l’idéologie transgenre, peu importe où et comment elle est promue, place les femmes et les personnes homosexuelles en danger partout dans le monde.

  1. « Navajo Cultural Conceptions of Gender and Sexuality », Two-Spirit People, Wesley Thomas (1997)
  2. Thomas (1997)