L’agression de Julia n’aurait pas dû être jugée au motif de « l’identité de genre »

En avril dernier, l’agression de Julia Boyer, femme trans, avait été grandement médiatisée suite à la diffusion de la vidéo des faits sur Twitter. Mercredi 22 mai, un de ses agresseurs comparaissait pour « violences commises en raison de l’identité de genre ». Il a écopé de six mois de prison ferme.

On doit en partie l’ampleur médiatique de ce fait divers à l’identité des auteurs, venus protester contre le gouvernement de Bouteflika en Algérie, et qui n’a cessé de susciter de vifs débats sur le multiculturalisme. D’un côté a été dénoncée l’homophobie d’une communauté ethnique dont les moeurs sont grandement façonnées par le monde musulman, qui comme les autres grandes religions accepte difficilement la transgression des rôles de sexe : Julia est un homme qui s’identifie comme une femme et adopte une apparence traditionnellement féminine par le maquillage et l’habillement. D’un autre côté a été dénoncée cette dénonciation : il a été jugé raciste de pointer du doigt une attitude homophobe en relation à l’appartenance ethnique et religieuse des agresseurs de Julia.

Ainsi ce mercredi comparaissait un jeune homme qui a reconnu les faits. Le Figaro rapporte que l’accusé est un « algérien sans-papiers, présent en France depuis dix-huit mois », une source judiciaire déclarant qu’il a « agi par rapport à sa culture d’origine » où l’homosexualité est « pénalement répréhensible ». Cependant, 20 Minutes rapporte que, si l’énoncé de l’accusation se référait d’abord à l’orientation sexuelle, c’est finalement pour « violences commises en raison de l’identité de genre » que l’agresseur a été condamné. Un motif qui reste pourtant imprécis. Tandis que l’affaire est célébrée comme étant la première condamnant fermement la transphobie, on s’inquiètera du manque de clarté de ce concept revendiqué par le mouvement LGBT dans son ensemble, ici porté en justice.

Il est peu probable que l’accusé lui-même ait compris ce qu’entendait la justice par « identité de genre ». À l’audience, il déclare effectivement ne pas être « homophobe », bien que Julia témoigne de ses insultes à son encontre, dont « sale pédé » ; ce qui suggère de toute évidence que c’est surtout en raison de son homosexualité présumée qu’ont été commises ces violences, et non pas en raison de son identification profonde au sexe féminin, un concept qu’on imagine tout au moins méconnu à un algérien fraîchement débarqué en France. Quoiqu’en disent les antiracistes qui ont voulu mettre en garde contre « l’amalgame » (y compris la victime elle-même), il ne fait aucun doute que le climat culturel dans lequel l’agresseur a grandi pèse lourdement dans la balance. L’Algérie n’est cependant pas étrangère aux transsexuels et aux travestis, bien souvent prostitués et effectivement homosexuels.

L’adoption des codes vestimentaires et comportementaux féminins dans la prostitution ou l’homosexualité masculine est fréquente, que ce soit dans les pays occidentaux ou des pays à majorité musulmane comme l’Inde et le Pakistan, ou les classes de « troisième genre » ne concernent que des hommes déchus de leur virilité, ou bien l’Iran, où la transition médicale et sociale est imposée aux homosexuels et aux lesbiennes comme thérapie de conversion vers l’hétérosexualité. La féminisation des hommes homosexuels fait partie intégrante de la culture LGBT qui s’est développée dans le sillage du mouvement de libération homosexuelle qu’ont connu les pays occidentaux. Où qu’elle s’observe, cette transgression dérange. Plus violemment dans certaines sociétés que d’autres, c’est indéniable.

Ces diverses entorses aux codes sociaux, leur aspect subversif, renvoient à une règle d’or de l’ordre sexuel établi dans la plupart des sociétés : la femme est inférieure à l’homme. Sa place est délimitée par une apparence, des tâches et des comportements spécifiques. Tout attitude susceptible de remettre en question cette certitude, de flouter la frontière entre le féminin et le masculin, met en péril la supériorité des hommes. La féminité chez un homme évoque la soumission sexuelle des femmes et conjure ainsi des images de passivité et de soumission illustrées par l’idée de l’acte sexuel entre un homme et une femme comme un rapport de domination. C’est donc moins le sentiment d’appartenance au sexe féminin de Julia qui a suscité la colère de son agresseur que sa sexualité potentiellement déviante et évoquant une émasculation symbolique.

La nuance peut sembler insignifiante, car au fond le véritable motif de l’agression est évident, quelques soient les termes employés, mais elle est primordiale. En invoquant le concept indéfini de « l’identité de genre » comme motif d’agression ou de discrimination, la justice se dirige vers une pente glissante. Pourrait-on se voir demain poursuivi pour avoir refusé d’employer les « bons » pronoms ou d’accepter les dires d’un homme qui prétend être une femme et désire accéder à des espaces et des services réservés aux femmes ? Cela paraît grotesque, c’est pourtant ce qu’il se passe maintenant dans les pays anglo-saxons dont le Canada, ou une femme victime de violences masculines et forcée de partager sa chambre avec un homme s’est entendue dire qu’elle pouvait faire l’objet de poursuites pour discrimination au motif de l’identité de genre ; ou bien le Royaume-Uni, où un enseignant s’est entendu dire par la police que « mégenrer » son élève constituait un « crime de haine ».

Durant l’audience, plusieurs personnes ont alternativement désigné Julia au masculin et au féminin. Ces hésitations, en partie dues à un état-civil encore inchangé mais aussi à la nature déroutante de l’identité revendiquée par Julia, ont été sévèrement condamnées sur les réseaux sociaux, par des militants aussi bien que des associations, et excessivement qualifiées de « violence institutionnelle » bien qu’elles ne soient de toute évidence ni malicieuses ni traumatisantes.

Mais des organisations LGBT grassement subventionnées par l’état comme Stop Homophobie (qui s’est portée partie civile dans l’affaire) ne se privent visiblement pas de délivrer des menaces de plainte envers quiconque exprime un avis divergent du leur sur la question de la transidentité, en plus d’approuver les attaques verbales visant à réduire les voix dissidentes au silence. Les réseaux sociaux et les médias saturent de ces militants posant des interdits sociaux qu’ils ne sont pas en droit d’exiger : il est interdit de « mégenrer », il est interdit de discuter l’identité d’un homme qui déclare être une femme, interdit même de remettre en question le concept de l’identité de genre, sa théorie et sa pratique, interdit simplement de vouloir débattre du sujet si ce n’est pour agréer à tout ce qu’ils estiment être vrai et juste. Ces oppositions, bien qu’elles s’exercent dans le cadre de la liberté d’expression, pourraient bien constituer des délits à part entière, soutenus par une partie civile composée d’associations zélées.

L’agression de Julia a été motivée par une haine de l’homosexualité, et non de son « identité de genre ». La transphobie est le plus souvent définie par des comportements et des opinions qui, loin d’être discriminatoires ou haineux, servent en réalité de prétexte à l’enrayement du débat sur l’identité de genre. Le caractère spécifiquement transphobe de l’agression de Julia reste à démontrer, puisque le concept même de la transidentité, ou de l’identité de genre, reste foncièrement obscur.

C’est un chef d’accusation vide de sens et de toute évidence inutile qui a été invoqué dans cette affaire car en réalité, la loi protège déjà les personnes trans puisqu’elle réprime les injures et les agressions à l’encontre des citoyens au motif de l’apparence physique. Le motif de l’identité de genre est donc superflu, susceptible d’être abusivement invoqué puisqu’il prétend protéger quelque chose d’invérifiable : le ressenti profondément subjectif d’un individu qui se revendique du sexe opposé quand la notion de sexe est elle-même protégée par la loi. Les mêmes inquiétudes avaient été soulevées au sénat canadien lors de l’inscription du concept dans la loi canadienne.

Les implications légales et sociales du concept académique nébuleux qu’est l’identité de genre doit susciter de la méfiance. Il pourrait à l’avenir être requis dans des affaires plus grises, notamment au détriment des femmes. Le cas de Julia a sans aucun doute volontairement servi d’exemple. Selon son avocat, le procès n’est pas « seulement celui de Julia [mais] celui de toutes les personnes transgenres ». Peut-on s’attendre à d’autres peines « exemplaires », visant à interdire ce qui s’apparente de près ou de loin à une critique du mouvement transgenre et de ses concepts, au prétexte de lutter contre l’intolérance et la discrimination ? Cela semble hautement probable.