En portant le voile en soutien aux victimes de Christchurch, Jacinda Ardern rend l’oppression des femmes respectable

Au lendemain de l’attentat perpétré contre deux mosquées de la ville de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, la Première ministre, Jacinda Ardern, a réagi promptement. Elle s’est rendue sur place avec des membres de partis politiques différents où elle a consolé des citoyens en deuil. Elle a annoncé un projet de contrôle de régulation des armes à feu et la prise en charge complète de l’enterrement des victimes. Et par soutien à la communauté musulmane, elle a revêtu un voile.

Ce geste, s’il émane d’un sentiment de compassion qu’on ne voudra pas retirer à Jacinda Ardern, n’en est pas moins déconcertant, compte tenu de sa charge misogyne en tant qu’instrument de contrôle sur les femmes musulmanes, en particulier dans les pays où il est imposé par des théocraties et des cultures qui maintiennent un islam obscurantiste, idéologiquement aussi arriéré que les idées du tueur de Christchurch étayées dans son manifesto. Évidemment, la sphère féministo-décoloniale s’est empressée de s’emparer du sujet pour condamner les critiques de l’islam et de l’islamisme (y compris donc du voile) dans le débat public français, accusant les intellectuels qui en sont à l’origine d’avoir une lourde responsabilité dans l’attentat de Christchurch. Ceux-là même qui accusaient l’islamophobie d’avoir provoqué la tuerie de Charlie et qui aimaient hurler à tous les coins de rue que l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam (tout comme le KKK n’avait rien à voir avec le Protestantisme, on imagine).

On doit pourtant s’interroger sur la portée d’un acte politique de soutien aux musulmans par le port du voile lorsqu’il est en décalage avec la réalité des femmes qui en souffrent et qui le combattent dans le monde musulman, surtout dans le contexte de la condamnation de Nasrin Sotoudeh en Iran. Doit-on comprendre qu’elles aussi participent à la stigmatisation des musulmans en ayant l’audace de le critiquer et de dénoncer son caractère misogynes ? On me dira peut-être qu’il est déplacé de remettre en question l’attitude d’une femme qui a témoigné d’un infaillible soutien à une communauté de son pays meurtrie. Je dirais qu’il lui est déplacé d’exprimer « la compassion et l’amour » qu’elle porte aux musulmans et musulmanes en revêtant l’étendard d’obscurantistes qui n’éprouvent justement aucun amour ni compassion pour ces dernières, n’hésitant pas à les battre à coups de manteau quand elles n’obéissent pas. Et pire.

En faisant du voile un symbole de solidarité, la Première ministre de Nouvelle-Zélande donne ainsi une vision erronée du port du voile en tant que symbole d’union contre l’extrémisme, lui donnant une légitimité qu’on ne peut lui reconnaître au vu de sa fonction oppressive. De plus, il entérine l’idée d’un islam qui ne peut se passer du voile pour les femmes croyantes, quand bien même des femmes musulmanes le désavouent en militant pour son abandon total dans la pratique du culte. Le contexte tragique dans lequel s’inscrit ce geste rendra sans aucun doute la critique du voile plus pénible encore qu’elle ne l’est déjà et suscitera une réponse émotionnelle (comment peut-on oser remettre en question un geste de paix, de compassion et de solidarité par un simple fichu ?) là où l’on se doit de soumettre une approche politique à un acte politique.

Le geste symbolique de Jacinda Ardern porte au-delà de la tuerie de Christchurch. Il s’inscrit dans le contexte de conflits politico-religieux et idéologiques où les femmes et la question de leur condition sont jetées sous ces tirs croisés. Il est impossible de ne pas le remarquer et impensable de ne pas en discuter. Condamner l’attentat et soutenir les musulmans ne devrait pas être le terreau d’une propagande religieuse misogyne, quelles que soient les réelles intentions ou croyances de la Première ministre. Pris-parti ou maladresse, le voile de Jacinda Ardern est un faux pas qui doit nous interroger sur la portée des gestes politiques dans des situations où l’émoi l’emporte le plus souvent sur la raison ; ici au détriment de la libération des femmes.