Hijab et serre-tête : jusqu’où irons-nous dans l’absurde pour détruire le féminisme au profit des islamistes ?

Le 2 mars dernier, C l’hebdo sur France 5 invitait Zineb El Rhazoui et le député LREM Aurélien Taché pour commenter la polémique concernant Décathlon et la vente avortée de ses « hijabs de course ». La discussion finit par glisser sur le voilement des fillettes quand Zineb El Rhazoui demande au député de se prononcer sur le sujet. Aurélien Taché déclare ne pas avoir, en tant que responsable politique, à porter de jugement moral sur le port du voile, y compris quand les familles décident de le faire porter à leurs petites filles. Le député fait alors un étrange parallèle entre les fillettes qui portent le voile et celles qui, dans les familles catholiques, porteraient un serre-tête.

Est-ce que vous me poseriez la question sur une famille catholique, une jeune fille à qui on met un serre-tête ou autre ? Bien sûr que non.

Aurélien Taché, France 5 — 02.03.19

Car c’est bien connu, le serre-tête est un article de foi catholique… L’absurdité de cette comparaison est si spectaculaire qu’on est tenté de croire à une provocation. Si on peut ricaner de ce genre de remarques de la bouche d’un citoyen lambda à l’apéro, en revanche on s’alarme de les entendre d’un politicien dont on attend une rigueur critique un peu plus élevée que celle du français moyen. Le sujet du voile est grave. Ses enjeux sont à la fois culturel, religieux et politique et, pour ces raisons, n’en déplaise à ses défenseurs, il concerne tout le monde. Les propos du député ont été déplorés à tous les coins de la toile politique et Taché a déclaré regretter sa « maladresse », ajoutant cependant qu’il ne fallait pas « [condamner] la liberté de croire ».

Condamner le voile, ce n’est pourtant pas condamner la liberté de croire. Nul besoin de se couvrir la tête ou de porter une croix autour du cou pour croire. Non, monsieur Taché, ce n’est pas la liberté de culte qui est attaquée, mais celle de pratiquer un culte misogyne. Les féministes qui condamnent le voile ne condamnent pas les femmes voilées, mais le caractère sexiste de ce qu’elles portent sur la tête. Quant à la liberté, elle est sur toutes les langues, énoncée comme un argument imparable, encore faudrait-il définir ce qui constitue une liberté réelle.

En France, si porter le voile est une liberté, il n’est pas une libération. En revanche, ôter son voile en défiant les lois et les traditions est un geste purement libérateur. C’est une liberté acquise à un prix sanglant. Ce « bout de tissu » qui se décline en toujours plus de couches sous lesquelles les femmes disparaissent pour ne plus ressembler qu’à des moustiquaires n’est pas une affaire de croyance privée. C’est à la fois le symbole ostentatoire d’une idéologie rétrograde et un outil de contrôle systémique : l’analyse féministe ne peut pas s’intéresser aux libertés individuelles si elle ne déconstruit pas d’abord les systèmes d’oppression et d’exploitation qui les rendent impossibles en premier lieu.

Nasrin Sotoudeh, une avocate iranienne purgeant déjà une peine de cinq ans de prison depuis juin 2018, a été cette semaine condamnée à 33 ans de prison supplémentaires et 148 coups de fouet pour avoir entre autres défendu des femmes qui s’étaient dévoilées. Seule la plus longue peine s’appliquant, elle est au moins condamnée à dix ans de prison. Le lendemain de la condamnation, l’Iran siègeait à l’ONU au sein de la Commission pour la condition des femmes. Comment peut-on, en France, promouvoir une vision édulcorée du voile quand il enferme des millions de femmes dans des cages de tissu et de fer ailleurs dans le monde ? Quand une organisation mondiale qui se donne pour mission de promouvoir les droits des femmes invite sans sourciller un pays où le refus de le porter est un crime ? Nous avons le devoir de le rejeter. Dire non au voile, c’est dire non à l’oppression des femmes.

Aurélien Taché avance que la marque Décathlon avait pour objectif de « démocratiser une pratique sportive ». On peut se demander en quoi la « pratique » de courir avec un hijab est fondamentalement différente de celle de courir tête nue, mais ces justifications sont vraisemblablement montées de toutes pièces : Décathlon a tout à fait le droit de vendre des hijabs ou des crucifix de sport et la laïcité ne concerne généralement que l’état et les institutions publiques. Encore que, Zineb El Rhazoui fait remarquer que le principe de neutralité religieuse doit parfois s’appliquer dans l’espace public. La discussion relève d’un point de vue culturel plutôt que juridique : il est essentiel de reconnaître que le caractère ostentatoire du voile divise les citoyens car il ne permet pas de considérer l’autre avec neutralité religieuse, comme l’exemplifie la récente polémique concernant la marque de sous-vêtements Etam, accusée de discrimination à l’embauche :

Pour mémoire, suivant la jurisprudence établie par la cour de Cassation en 2014 dans l’affaire Baby-Loup, il est légal d’interdire le port du voile dans une entreprise privée, à deux conditions : que cette interdiction figure dans le règlement intérieur de l’entreprise et que l’employé concerné soit en contact avec le public. Dans un communiqué publié mercredi soir, Etam a d’ailleurs expliqué que l’entreprise « demande à ses employés en contact avec ses clients, conformément à son règlement intérieur et comme l’autorise la loi, de respecter dans le cadre de leurs fonctions une totale neutralité dans leur expression comme dans leur apparence ».

Marianne — 13.03.19

Dans le cas de Décathlon, la démarche capitaliste est peu évoquée alors qu’elle constitue un angle d’analyse bien plus pertinent que celle du droit ou de l’esprit sportif. La marque, comme toute entreprise, se préoccupe bien moins de promouvoir des valeurs sportives et anticléricales que de vendre un produit. Leur « hijab de course » est par ailleurs commercialisé au Maroc depuis un moment, où il fait l’objet d’une demande très populaire.

« L’engouement pour le produit a fait que nous nous sommes posés la question de le rendre disponible » ailleurs qu’au Maroc, a ajouté Xavier Rivoire, soulignant que « ce couvre-tête laisse le visage libre et visible ».

France 24 — 26.02.19

Le responsable de communication externe Xavier Rivoire a eu beau prétendre que Décathlon « [assume] complètement le choix de rendre le sport accessible pour toutes les femmes dans le monde » et qu’il s’agissait pour la marque d’un « engagement sociétal », il n’empêche que ces valeurs soit-disant sportives et sociétales ont vite été abandonnées devant une polémique qui promettait à coup sûr de se répercuter sur leur chiffre d’affaires. Le port du voile se répand de plus en plus chaque année et fait maintenant l’objet d’une stratégie marketing bien huilée par des personnalités riches et influentes qui ont conscience que les musulmans représentent une clientèle pouvant rapporter beaucoup d’argent.

Ces enjeux économiques révèlent donc un bouleversement culturel qui doit nous préoccuper : le voilement des femmes peut-il être toléré en France, et dans toute société libre qui prétend oeuvrer à la disparition des discriminations sexistes ainsi que des industries qui les exploitent et des systèmes idéologiques bâtis sur le principe de leur infériorité aux hommes ? Comment peut-on ne pas tolérer de la marque Décathlon qu’elle vende des sacs « pour filles » et défendre sa vente de hijabs pour femmes ? Les comparaisons malheureuses comme celle d’Aurélien Taché lèvent au moins un voile sur l’incohérence de ce combat « féministe » à deux vitesses.

On se rappellera la planche grandement embarrassante de la bédéiste Emma, « Montrez-moi ces seins que je ne saurais pas ne pas voir ». On aura rarement vu plus bête fiction que celle du Maristan où le port de soutiens-gorge remplace le port du voile. Pourtant, dans la France dictatoriale qu’elle imagine, Emma ne pousse pas le récit jusqu’à trop refléter la sordide réalité non plus : les femmes qui portent le soutien-gorge le font « par habitude », comme si les femmes des pays musulmans ne portaient pas le voile par obligation légale ou par pression culturelle. De plus, il n’est pas fait mention des femmes qui, en refusant de porter leur soutien-gorge, sont harcelées par la police des moeurs et condamnées à la prison et au châtiment corporel. Dans une excellente analyse, Raphaël Enthoven remarque :

[Le] but n’est pas que les luttes (féministe et antiraciste) convergent. Mais que la première soit subordonnée à la seconde. Ainsi, Emma mêle sans vergogne à la question féministe (du voile) des exemples qui relèvent du racisme antimusulmans (comme dans la vignette sur les odeurs de fromage et le tapage nocturne). Cette volonté de télescopage (du féminisme et du racisme, ou bien de l’obligation de retirer le voile à l’école – qui concerne tous les signes ostentatoires et pas seulement celui-là – avec les marques d’hostilité extérieures à l’école) est une falsification du féminisme lui-même qui permet de présenter toute critique du voile comme inévitablement xénophobe.

Raphaël Enthoven, Huffington Post — 02.10.18

L’analyse féministe est en effet souvent reléguée au second plan lorsqu’elle s’opère dans un cadre que l’on veut « intersectionnel ». Le 22 septembre 2018, le Planning Familial s’était aussi illustré par la publication d’une image opposant une femme noire voilée « pudique » à une femme blanche en sous-vêtements, « nue ». Tout comme la dessinatrice Emma, la créatrice à l’origine de ce visuel n’a d’autre comparaison avec le voile que la nudité partielle ou totale des femmes.

Ce parallèle très récurrent est d’une malhonnêteté évidente : une femme qui enlève son voile se retrouve-t-elle donc nue comme un ver ? On relève également un propos misogyne sous-jacent à l’encontre des femmes occidentales, puisque ces comparaisons opposent le plus souvent des femmes voilées à la peau brune ou noire à des femmes blanches en bikini ou en sous-vêtements : les femmes non voilées ne seraient-elles que des exhibitionnistes ? Des femmes vulgaires qui aiment se mettre à poil et s’exposer au regard de la gent masculine ? Nous n’ignorons pas que les islamistes considèrent l’Occident comme le centre mondial de la décadence, notamment sexuelle. Il est particulièrement inquiétant que des « progressistes » et autres féministes auto-proclamés soutiennent l’idée que le voile puisse être un outil de combat contre l’hyper-sexualisation des femmes en usant de cette fausse comparaison entre voile et nudité, entre pudeur et dévergondage.

Les hijabis à la salle de sport, j’ai tellement de respect pour vous. Vous prenez soin de votre corps et vous combattez les normes de beauté occidentales de nudité complète tout à la fois.

Ces individus ne font que nourrir et entretenir la propagande des islamistes, à qui la liberté des femmes occidentales fait en réalité horreur. Les iraniennes sont régulièrement harcelées en public pour leur tenue, jugée décadente, soit lorsqu’elles ne portent pas, ou mal, le voile, soit parce qu’elles sont maquillées. Dans les vidéos qu’elles publient en ligne, des hommes et des femmes les interpellent, les accusant d’être déshonorantes, de se comporter comme des prostituées ou des femmes occidentales. « Chez nous, ce n’est pas comme ça ! Tu n’es pas en Occident, » peut-ont souvent entendre. Ce mépris des femmes occidentales n’est pas anodin : c’est entre autres à travers le contrôle de « leurs » femmes que les islamistes font la guerre à l’Occident.

Le voilement des femmes opère donc une dichotomie entre les femmes jugées pures, celles qui sont musulmanes et qui se voilent pour couvrir le corps féminin tentateur, et toutes les autres, qui sont impures, décadentes : celles qui ne se soumettent ni aux hommes ni à Dieu dans les pays libres. Incidemment, parmi les chefs d’accusation contre Nasrin Sotoudeh, c’est l’«incitation à la débauche » qui lui a valu la plus grosse peine. En diffusant une idée des femmes occidentales non voilées comme vivant leur liberté par la nudité et la vulgarité qui lui est sous-jacente, Emma, le Planning Familial, et tous les « progressistes » qui défendent le voile en l’opposant systématiquement à l’exhibitionnisme supposé des autres femmes, font le jeu de ces intégristes en guerre contre la « débauche », soit, disons-le clairement, en guerre contre les femmes libres.

Mais, en réalité, si le voile trouve ses justifications dans la répression de la sexualité des femmes, il est un outil de contrôle bien plus large. Il rappelle que les femmes des pays musulmans n’ont pas le droit d’épouser qui elles veulent, qu’elles ne peuvent pas facilement quitter leur pays, qu’elles sont sous la tutelle de leur père, de leur frère et de leur mari, des hommes qu’on les force à épouser lorsqu’elles sont encore des enfants, qu’elles sont attaquées à l’acide si elles sont mal voilées ou tombent enceintes hors mariage, si elles refusent les propositions de mariage, si elles portent atteinte à l’honneur des hommes. S’opposer au voile, ce n’est pas s’opposer seulement au camouflage puriste de leur chevelure et de leur corps, et ce n’est certainement pas vouloir les exposer au regard masculin, c’est aussi s’élever contre l’emprise qu’exercent sur elles les hommes dans tous les aspects de leur vie publique et privée. Les enjeux de la lutte contre le voile sont plus larges que le voile lui-même. En cela, on a peut-être raison de parler d’un « simple bout de tissu ». Le voile est l’arbre qui cache la forêt. Dommage que la brigade de défense islamique soit incapable de voir ce qui se cache derrière son apparente simplicité.

On entend partout que le principe fondateur du féminisme est de permettre aux femmes de choisir. Les femmes sont libres de faire les choix qu’elles jugent bons pour elles, et, si elles les jugent bons, alors ils le sont forcément. Mais si tout peut être bon pour les femmes, que nous reste-t-il à dénoncer ? Quels sont ces systèmes d’oppression masculine dont on parle mais qui ne comprennent que des individus libres et éclairés ? Par quelle magie les femmes parviennent-elles à démanteler ces systèmes en y prenant part ? Si les femmes sont libres, de quoi prétend-on les libérer ? Peut-être faut-il commencer par les libérer de l’illusion même d’être libre.