Ligue du Lol : ces misogynes créés par le féminisme libéral

Un ami m’a envoyé l’article de Libé hier sur la #Liguedulol. Je suis évidement tombée des nus quand j’ai vu le nom de Stephen des Aulnois, le rédacteur en chef du Tag Parfait, un webzine consacré à la culture porn pour lequel je bosse depuis deux ans et demi. […] En tant que femme et féministe, je ne peux que vomir ces actes délibérés de haine qui ne dénotent qu’une volonté malsaine de domination liée à la culture parisienne, bourgeoise et masculine.

Manon des Sources — Twitter

Choc, surprise, dégoût, consternation. C’est ce qu’expriment de nombreuses personnes et personnalités depuis les révélations sur les membres de la Ligue du Lol. Des hommes haut placés dans des rédactions journalistiques et diverses entreprises de médias, aux opinions de gauche, selon toute vraisemblance. Des progressistes, des antiracistes, des opposants à l’homophobie, des écolos, bref, des hommes bien : Alexandre Hervaud, rédacteur-en-chef de Libération ; David Doucet, rédacteur-en-chef des Inrockuptibles ; Olivier Tousquet, de Télérama ; Vincent Glad, de Libération et Brain Magazine, Guilhem Malissen de Nouvelles Écoutes, Renaud Loubert-Aledo, de Publicis Consultants, Christophe Carron, rédacteur-en-chef chez Slate. Et tant d’autres.

Dans des textes d’excuses, les accusés ont affirmé mordicus que les femmes et les féministes n’ont pas été spécifiquement victimes d’insultes et de harcèlement en vertu de leurs convictions politiques. Ce que contredit le créateur du groupe lui-même, Vincent Glad. Cette « parole féministe qui se libérait » leur paraissait « ridicule ». Leur première réaction a été de se demander « pourquoi elles [les faisait] chier avec ces conneries ». Aujourd’hui ces hommes sont forcés de faire leur mea culpa : la tendance est à la justice sociale et le féminisme s’est imposé comme une cause légitime.

Difficile alors, en tant que journalistes progressistes, de continuer ouvertement à mépriser les femmes. Publiquement, ils se sont convertis à la cause et se disent aujourd’hui féministes convaincus. Mais quand le féminisme dont ces hommes s’inspirent soutient l’exploitation sexuelle des femmes en approuvant la prostitution et la pornographie, on comprend qu’ils sont au moins autant féministes que le Pape favorable à l’IVG.

Stephen Des Aulnois, créateur du Tag Parfait qui entre autres produit ses propres films X depuis 2013, a pour habitude de discuter de la « culture porno » avec des étoiles dans les yeux, déplore que cette industrie soit « le bouc émissaire parfait » pour expliquer les violences faites aux femmes et a déclaré qu’au contraire elle peut les « respecter ». Lui-même les respecte tant qu’il a produit au moins un photomontage pornographie d’une des femmes qu’il a moquées et insultées. Daria Marx témoigne :

Un jour, l’un des membres de cette ligue a pris une image porno d’une nana grosse et blonde qui pouvait vaguement me ressembler et a commencé à faire tourner l’image sur Twitter en disant qu’il avait trouvé ma sextape.

Libération, 08/02/19

Il n’est pas le seul des hommes de la Ligue du Lol a prendre part à cette « culture » et à la promouvoir. La féministe Manon des Sources a donc été terrassée par la révélation que le créateur du site pour lequel elle réunit des gifs pornographiques avec tout le bon goût qu’on imagine, ait pu s’adonner à la pornification de femmes qu’il a insultées et harcelées sur les réseaux sociaux. Suite au scandale, Des Aulnois a démissionné de son poste de pornographe-en-chef du Tag Parfait. Se voulant culturel, ce magasine vous apprendra sur sa plateforme de vidéos pornographiques, le Bon Fap, ce qu’est le gaping, un genre « interdit » à l’instar du « sleep assault » (littéralement « agression pendant le sommeil ») :

Aux côtés de l’incest, du sleep assault et de la scatologie, le gaping fait partie des tags interdits. Pour beaucoup, en tout cas. Le gaping, c’est la fascination pour l’anus dilaté (à l’extrême), généralement féminin, traditionnellement capté en gros plan. Généralement facilitée par un instant rimjob ou spitting énamouré, cette ouverture intime permet, on le devine, la pénétration d’objets et autres buttplugs bienvenus.

Au fil des compilations de gifs de Manon des Sources, on la remercia de nous apporter d’autres exemples en images de ce grand bouillon de culture : un homme forçant une femme à lui faire une fellation à un rythme effréné en la contrôlant par une cravate qui lui bâillonne la bouche. L’analyse de cette grande rédactrice se veut très éclairée :

Si on enlève le scénario cliché et franchement raciste du fameux acteur noir qui vient kidnapper et brusquer la gentille femme blanche, on a de quoi en avoir pour son compte. Avec des scènes tournées dans tous les sens et des enchainements brute de décoffrage, la fabuleuse Riley court de plus en plus vite vers la première marche des actrices qui n’ont pas froid aux yeux dans ce métier à la fois si dur et si mmmh…

Le Tag Parfait

Le racisme, dans la fiction, c’est mal, mais la violation buccale d’une femme qu’on tient au pas comme un cheval avec une cravate en guise de mors, c’est « mmmh ». Sous le gif d’une femme qu’un homme abreuve de sa semence en secouant son phallus au-dessus de sa bouche, Manon des Sources n’en finit plus de réaffirmer ses principes « en tant que femme et féministe » :

Avec un compteur qui grimpe gentiment mais sereinement vers les « 50 loads », j’accompagne donc mon visionnage d’un léger mouvement de la tête suivit d’un subtile pincement des lèvres pour signifier tout le respect et la gratitude que j’ai pour ces deux actrices. Chapeau bas !

Le Tag Parfait

Sur sa page Twitter, on l’a récemment vu retweeter Pépite Sexiste qui s’indigne d’une campagne de vente de bagues pour hommes au moyen d’images à caractère sexuel, avec la mise en scène d’une strangulation érotisée du modèle. Une indignation qui sonne creux.

Pourquoi la critique ne s’appliquerait-elle donc pas à la violence érotisée des images que Manon des Sources elle-même diffuse sur le Tag Parfait ? Faut-il en conclure que l’érotisation des violences faites aux femmes est acceptable tant que ce n’est pas pour vendre des bagues ou du yaourt ? Qu’elle est légitime si c’est pour procurer du plaisir sexuel (aux hommes) ? Si la blague d’une femme violée par son médecin proférée par Jean-Marie Bigard sur C8 suscite l’effroi, et si les scènes de viol de Game of Thrones déclenchent tant de polémiques, les violences sexuelles qui caractérisent la pornographie ne devraient-elle pas interpeller ? Ne devraient-elle pas être condamnées, quand on sait (et le Tag Parfait le sait aussi très bien) que ces pratiques dégradantes sont trop souvent imposées aux actrices ? Les hommes prennent du plaisir à voir des femmes brutalisées et pour vendre, les producteurs et les réalisateurs n’hésitent pas à tourner des violences réelles.

Les « féministes » comme Manon des Sources passent ainsi leur temps à s’époumoner sur l’hyper-sexualisation des culs publicitaires d’Aubade mais refusent paradoxalement de dénoncer la pornographie et la prostitution sous couvert de « liberté sexuelle ». Le Tag Parfait s’oppose par ailleurs sans surprise à la loi prostitution, qui pénalise les acheteurs d’actes sexuels : l’argument du « choix » des femmes et de leur « épanouissement » dans les industries qui les exploitent sert autant à justifier la pornographie que la prostitution puisque les deux sont étroitement liées. Mais il est visiblement plus urgent d’interdire un spot publicitaire pour vendre des culottes que d’abattre la traite de femmes et de filles pénétrées par tous les trous de toutes les manières possibles et inimaginables. Des campagnes pour abolir les cartes postales sexistes ou dénoncer les catalogues de Noël commercialisant des jouets pour filles et pour garçons, il y en a à la pelle. Les médias qui flairent le buzz s’empressent de faire tourner ces faits divers de sexisme qui prennent des allures de crimes misogynes.

Mais la pornographie, il n’est pas question d’y toucher. Les Nikita Belluci et les Ovidie de la féministo-sphère libérale érigent des boucliers sitôt qu’on ose ne serait-ce que dénoncer les abus de cette industrie destructrice, causant de cas isolés, et préférant rejeter la faute sur « la société sexiste » qui encourage la « stigmatisation » des « travailleurs du sexe », complètement aveugles à l’évidence pourtant soulignée par les campagnes de moindre envergure sus-citées : les industries et les entreprises façonnent cette société sexiste. L’impact de l’image, décriée dans les publicités de magasines comme Vogue, est minimisé dans la pornographie. 

Slate peut alors pondre un article signé Peggy Sastre s’agaçant d’un amalgame entre pornographie et violences sexuelles mais agréera sans chipoter que les jouets pour enfants entretiennent le déséquilibre des rapports de sexe en renforçant des stéréotypes sexistes. Des stéréotypes qui, si on reste cohérent, nourrissent les comportements misogynes, allant de la simple blague aux abus et jusqu’au meurtre. Pire, Sastre approuve l’idée que la consommation de pornographie pourrait réduire les violences sexuelles et rendre « plus féministe », n’en déplaise aux « puritains » comme les féministes radicales et bien sûr la droite, histoire d’asseoir la supériorité morale du papelard car tout ce qui sort de la bouche des personnes de droite ne peut qu’être réactionnaire, tandis que les libéraux, eux, détiennent les clés de la justice sociale  :

En outre, si l’on posait aux pornophiles des questions spécifiques sur le travail des femmes, l’organisation d’un foyer ou encore l’avortement, ils avaient significativement plus de chances de valoriser l’indépendance financière et professionnelle des femmes, d’être progressistes en matière de droits sexuels et reproductifs ou encore de ne pas avoir de conception traditionnelle de la vie domestique et des rapports entre hommes et femmes au sein de la famille.

Slate — 23/11/17

Si l’affaire de la Ligue du Lol a démontré quoique ce soit, c’est qu’un homme qui fait la vaisselle autant que sa femme, soutient le droit à l’avortement et vote à gauche n’est pas potentiellement moins misogyne que n’importe quel autre. S’il y a bien une cause qui semble encore traîner la patte à gauche comme à droite, c’est celle des femmes : Manon des Sources, féministe auto-proclamée et toute disposée qu’elle est à critiquer le racisme des scénarios des films pornographiques qu’elle consomme, est incapable de relever le caractère misogyne d’une scène de viol érotisée.

Que les sacs de couleur rose et bleu chez Décathlon suscitent plus d’émotion que la torture des femmes contraintes à des pratiques sordides pour un maigre chèque est plus qu’hypocrite, c’est la preuve que la pensée féministe des blogueuses de notre époque tient plus de la légèreté d’un yaourt 0% qu’autre chose. On a bon dos de s’effarer de l’image d’une femme attachée sur des rails pour une campagne publicitaire quand dans le même temps, on défend la pornographie au prétexte qu’on est dans le domaine de l’imaginaire. Le fantasme est jugé intouchable : la toute-puissance narcissique de l’individu nous interdit formellement de remettre en question ce qui relève du désir et du privé. La célèbre rengaine féministe selon laquelle « le privé est politique » ne semble pas s’appliquer à la pornographie, quand bien même il n’est rien de plus intime que le corps. La pornographie n’est pas altruiste : elle n’existe pas pour offrir du plaisir aux individus, mais pour leur en vendre. Elle n’est pas artistique, puisqu’elle ne s’intéresse pas à l’émotion : sa vocation n’est que masturbatoire. La pornographie n’a rien à voir avec la sexualité. Elle n’en est qu’une vision distordue où le corps devient un outil et n’abrite plus la personne. L’industrie du X a fait du sexe un banal produit de consommation décliné en plusieurs modèles. Cette désincarnation, la dissociation entre le corps et l’esprit, est ce que le féminisme a pour vocation de dénoncer.

Il faut en avoir du culot pour disserter sur le regard masculin quand on trouve excitant de voir des femmes humiliées par des hommes, le visage plein de sperme, de bave, de pisse, de larmes, la bouche, l’anus et le vagin pénétrés brutalement et à répétition, parfois tout à la fois. Ces femmes « féministes » nous fournissent même le guide pratique d’une scène de sodomie bien réussie : dans Osez tourner votre film X, Ovidie vous apprendra qu’il faut s’enfiler des suppositoires, peut-être appliquer une crème anesthésiante ou boire de l’alcool pour atténuer la douleur d’une pénétration anale qui vous déchirera parfois l’anus, mais ce n’est pas bien grave, car les actrices peuvent toujours se faire recoudre. Et pour être certaine d’être bien dilatée, on peut passer toute une nuit avec un godemichet dans l’anus. C’est sans parler des descentes d’organe très dangereuses dont sont victimes les actrices, ce qui n’empêche pourtant pas la pornographie d’en faire un genre à part entière car tout est bon à érotiser dans la pornographie, des viscères qui pendent en-dehors du corps jusqu’à un moignon dans le rectum.

Certaines essaient de se donner l’air responsable en insistant qu’il faut protéger les mineurs et éduquer les adolescents sur le non-réalisme des films pornographiques (comme si les adultes eux-mêmes y étaient imperméables), mais combien de femmes publient sur les réseaux sociaux des photos et des vidéos d’elles-même pornifiées, en situation de soumission, enroulées de trois lamelles de cuir pour tout vêtement ? Les critiques qui leur sont faites sont attribuées à une vision stigmatisante de la sexualité des femmes. Les coupables sont les méchants tout désignés : la droite, les conservateurs, les catholiques. Le manque criant de modération en ligne, s’il est nécessaire dans un premier temps, ne doit pas éclipser la question du contenu que l’on produit et comment il façonne notre culture.

Sans ce véritable travail d’analyse critique, voilà comment on s’étonne encore que des journalistes de rédactions qu’on pensait « alliées » à la cause puissent interroger le potentiel baisable de la « gueule de goy » de « pupute » leur collègue, ou rire de lui infliger une « sodomie accidentelle ». La pornographie n’est pas une sous-culture cachée du grand public et relayée en marge de la société. Elle fait pleinement partie de la culture dominante : quand la publicité met en scène des images évoquant un gang-bang comme l’ont fait Dolce & Gabbana en 2007 et Calvin Klein en 2010, ou une femme qui s’arrose la bouche de lait de vache tiré directement au pis de la bête comme dans Sisley en 2001, elle ne fait qu’emprunter les codes de la pornographie. Ces images sont dans nos magasines, à la télévision et dans l’espace public sur des panneaux publicitaires.

Quand les rédactrices et les lectrices de MadmoiZelle écrasent une larme devant la beauté d’un film pornographique où elles y ont découvert, contre toute attente, de l’amour, on découvre sous ces corps froids et mécaniques un des aspects les plus sinistres de la pornographie : l’absence d’émotion, de respect et d’intimité propre à ce qu’on appelle effectivement faire l’amour. Rachel Moran, une des survivantes de la prostitution qui a pris la parole lors de l’évènement organisé par Osez le féminisme ! et le Mouvement du Nid le 23 novembre 2018, le soulignait dans Feminist Current : 

Vous avez sexualisé tous les degrés possibles du mépris que vous nous portez, à nous les femmes, et, pour couronner le tout, vous appelez ça du divertissement. Vous vous exercez à devenir des prédateurs et vous nous forcez à devenir votre proie. Vous avez fait de votre désir une arme et, ce faisant, vous tuez tout lien intime entre nous. Vous vous détruisez et vous nous détruisez. C’est l’amour même que vous tuez.

Rachel Moran — Feminist Current, 12/12/17

Quel féminisme peut-on attendre d’un homme comme Stephen des Aulnois qui dédie sa carrière à une industrie reposant sur l’exploitation sans limites du corps humain ? Quand on comprendra qu’il est impossible de défendre la cause des femmes tout en se tripotant la courgette devant leurs anus dilatés, on pourra peut-être enfin songer à s’attaquer à la racine de cette société sexiste tant réprouvée. Qu’on ne s’étonne plus de ces hommes de gauche pro-IVG misogynes : la « culture parisienne et bourgeoise » n’y est pour rien. Le féminisme libéral a créé ces montres en leur soutenant qu’une femme qui consent à avaler des litres de sperme et à vendre ses orifices pour de l’argent est une femme libérée. Qu’ils se tranquillisent, ils ont le plus bel allié possible : le mouvement qui prétend les combattre.