Meghan Murphy bannie de Twitter : comment la gauche tue la liberté d’expression

Meghan Murphy est une féministe canadienne, et la créatrice du site Feminist Current. Le contenu qu’elle et son équipe y publient est controversé, souvent décrié par la frange libérale du mouvement, en particulier les critiques prenant pour cible le mouvement transgenre, ses militants et son idéologie. Murphy est peu connue en France mais, l’été 2017, devant le Sénat canadien, elle s’est opposée à une proposition de loi visant à introduire les notions d’identité de genre et d’expression de genre comme motifs de discrimination. Murphy y faisait remarquer que le principe de l’identité de genre entre en contradiction avec la notion de sexe, déjà légalement protégée. Les ravages de cette proposition devenue loi ont déjà été constatés

Osez le féminisme ! a publiquement annoncé son soutien à Murphy en publiant une traduction de son discours. L’association, accusée de transphobie, a été vicieusement vilipendée sur sa page Facebook. Cependant, personne n’a fait remarquer que Murphy n’a pas été la seule à s’opposer à la loi C-16, et que parmi ces opposants figurait une femme trans militante du nom de Theryn Meyer. Durant son discours, Meyer avançait qu’au lieu de protéger les personnes trans, la loi les exposerait à de véritables comportements transphobes dus à la restriction de la liberté d’expression du reste de la population :

En tant que femme trans moi-même, je profite de la liberté d’expression que ce merveilleux pays m’accorde pour me battre en faveur de la tolérance et de la compassion de mon prochain ainsi que pour trouver la meilleure façon de négocier l’intégration de mes frères et soeurs trans dans la société. Je ne crois pas qu’il existe de solution plus effective pour atteindre cet objectif que de prendre individuellement la parole pour défendre son cas, ce qui est précisément la raison pour laquelle je suis ici aujourd’hui. Une proposition de loi visant à modifier la Loi sur les droits de la personne et le Code criminel menace le procédé par lequel les voix individuelles mènent au changement dans une société démocratique. 

Finalement, la proposition C-16 dessert la cause du groupe qu’elle prétend protéger. Avant de vous rallier derrière le prétexte de l’égalité pour les personnes trans et non-conformes [Ndla : aux rôles de sexe traditionnels] au regard de la loi, veuillez prendre en considération ces remarques par l’instigatrice de la loi, la ministre de la justice et avocate générale du Canada, Jody Wilson Raybould. Après avoir reconnu que l’interprétation libre permise par le terme « groupe identifiable » dans le Code criminel protège déjà légalement les personnes trans, la ministre Wilson-Raybould admet que l’objectif de sa loi n’est pas tant de cimenter la protection des personnes trans que d’envoyer un message précis, je cite : « Avec cette loi, nous affirmons sans équivoque que le Canada peut mieux faire. Nous énonçons à haute voix et clairement qu’il est temps d’aller au-delà de la simple tolérance des personnes trans. Il est temps de pleinement les accepter et les intégrer. La loi promouvra l’inclusion et le respect des personnes trans. Les droits des personnes trans ne devraient pas être cachés mais évidents aux yeux de tous. » Ceci n’a visiblement rien à voir avec l’égalité devant la loi. Ceci indique que l’avocate la plus influente du Canada et ses minions jouent le rôle de militants pour la justice sociale grâce à leur pouvoir politique. Et voici la dernière déclaration de madame la ministre Wilson-Raybould : « Certains des mots et des concepts utilisés dans les débats sur la loi C-16 ne seront peut-être pas familiers à tous les Canadiens. » C’est là une autre confirmation sans équivoque que la proposition C-16 ne tente pas de modifier la loi pour répondre à un virage culturel comme elle le devrait dans une société démocratique mais qu’elle fonctionne à l’exact inverse en utilisant le pouvoir de la loi pour intimider les Canadiens, en étant brandie comme la promotion du progrès social.

Non seulement la proposition C-16 est anti-démocratique et contraire à la liberté d’expression par nature, mais l’idée qu’elle créera un meilleur Canada pour les personnes trans est une dangereuse illusion puisqu’elle produira l’effet opposé. Les définitions de l’identité de genre et l’expression de genre que les instigateurs de la proposition soumettent, l’une étant quelque chose de subjectif et d’impossible à vérifier qui n’existe que dans l’esprit, la seconde rien d’autre que de la mode, garantissent l’émergence d’un climat d’hypersensibilité où les gens auront l’impression de devoir marcher sur des oeufs voire d’éviter carrément toute interaction avec les personnes trans par peur de se voir poursuivis. Ceci risque de fermer aux personnes trans et non-conformes aux rôles de sexe l’accès au marché du travail car les employeurs pourraient alors éviter d’engager ce qui serait pour eux une grave responsabilité légale. La proposition C-16 risque d’aggraver la situation économique déjà précaire des personnes trans.

Elle enverra aussi le message aux Canadiens que les personnes trans sont trop faibles pour défendre leur identité dans une société libre et que la seule façon pour nous d’exister parmi les autres est de restreindre la liberté des autres à l’aide d’une loi draconienne. En faisant de nous une source d’hypersensibilité, une responsabilité légale et un groupe dont l’existence dépend de la restriction excessive de la liberté de tout le monde, la proposition C-16 engendrera du ressentiment, de l’intolérance et de la véritable transphobie qui enrayera le processus d’acceptation et d’intégration des personnes trans et nous maintiendra en marge de la société. Si vous vous sentez véritablement concernés par les personnes trans et non-conformes aux rôles de sexe, nos vies et nos moyens de subsistance, vous voterez contre la proposition C-16.

La liberté d’expression, c’est précisément ce que Twitter a retiré à Meghan Murphy en la bannissant définitivement de sa plateforme fin novembre. En août, Murphy a pour la première fois été suspendue temporairement pour avoir critiqué Lisa Kreut, un homme pratiquant le sadomasochisme en tant que « dominatrix » selon ses propres termes et s’identifiant comme une femme. Kreut a non seulement mené une campagne pour priver le site Feminist Current de ses revenus publicitaires mais il a aussi milité pour qu’un centre d’aide aux femmes violées, le Vancouver Rape Relief, soit privé de ses fonds. Le centre a notamment été visé par le BC Federation of Labour, un organisme oeuvrant pour les droits des travailleurs au Canada, qui a déclaré qu’il ne ferait aucun don à des associations « excluant les personnes trans » et a encouragé ses associations partenaires à faire de même. Le Vancouver Rape Relief a réaffirmé sa politique de non-mixité en faveur des femmes : 

L’aide que nous apportons se base sur notre expérience commune d’être nées de sexe féminin dans la classe opprimée des femmes, et subordonnées toute notre vie en tant que telles, de l’enfance à l’âge adulte.

Selon Twitter, Murphy a exhibé un « comportement haineux ». Elle a dû supprimer quatre tweets mentionnant les agissements de Kreut pour pouvoir accéder à nouveau à son compte. Elle s’est alors publiquement plainte en mentionnant l’équipe de Twitter : « Coucou @Twitter, je suis journaliste. N’ai-je plus le droit de rapporter des faits sur votre plateforme ? » Elle a alors été à nouveau suspendue pendant douze heures et forcée de supprimer ce tweet. Le quinze novembre, Murphy a été à nouveau suspendue et forcée de supprimer deux tweets datant du mois d’octobre : « Les femmes ne sont pas des hommes » et « En quoi les femmes trans ne sont pas des hommes ? Quelle est la différence entre un homme et une femme trans ? » À son retour sur la plateforme, Murphy a tweeté furieusement : « Putain, mais c’est n’importe quoi @Twitter. Je n’ai plus du tout le droit de dire que les hommes ne sont pas des femmes ou de poser des questions sur la notion du transgénérisme ? Qu’une entreprise multi-milliardaire censure de simple faits et réduise au silence des gens qui posent des questions sur ce dogme, c’est de la folie. » Le tweet est devenu viral, ramassant près de 20,000 « j’aime », puis Twitter à une fois de plus suspendu Murphy en exigeant qu’elle supprime le tweet. Aucune explication n’a cette fois été donnée par rapport à la charte de la plateforme. Son badge bleu de certification lui a aussi été retiré comme punition.

Puis, fin novembre, Murphy dénonce Jonathan Yaniv, un homme s’identifiant comme une femme et non-opéré qui a décidé de porter plainte contre seize femmes travaillant dans divers instituts de beauté pour avoir refusé de lui épiler les parties génitales. C’est alors que de nombreuses informations sur Jonathan Yaniv ont été publiées sur le net. Notamment, Yaniv a utilisé sa prétendue transidentité pour s’inscrire à des groupes Facebook composés exclusivement d’adolescentes qui l’ont dénoncé en tant que prédateur sexuel. Plusieurs conversations ont été publiées, révélant notamment que Yaniv a, entre autres, exprimé le désir de voir des « chattes » et des « nichons » dans les vestiaires pour femmes que son (soit-disant) changement d’état civil lui permet maintenant d’utiliser. Mais aussi d’aider des petites filles de douze ans à insérer leur tampon dans les toilettes, en prenant le prétexte délirant de devoir lui même « changer sa serviette hygiénique » car son « premier jour [de règles] est habituellement très abondant ».

Jonathan Yaniv sait sans aucun doute ne pas être une femme. Il est horrifique de constater à quel point cet homme a su user du laxisme des politiques ultra-libérales à l’égard du mouvement transgenre : loin de faire l’objet d’une enquête lui-même, Yaniv a obtenu de la justice canadienne de conserver son anonymat dans les médias, sous prétexte de ne pas vouloir être traîné hors du placard en tant que femme transgenre. Sur internet, le nom de « Jessica » Yaniv n’est que peu connu. Sur la plupart de ses profils professionnels, Yaniv utilise son prénom de naissance ainsi que des pronoms masculins pour se désigner. Mais à d’autres occasions, Yaniv utilise également des pronoms féminins, accolant Jessica à son prénom masculin. Il s’identifie donc publiquement comme une femme trans, sans pour autant cacher son identité civile. Pourtant, le site GenderTrender, le premier a avoir publié le nom de Yaniv, a été fermé pour avoir « révélé les détails privés de l’identité de genre d’une personne » et la « publication [de son] ancien nom. » Malgré une abondante documentation incriminante sur ce personnage, Jonathan Yaniv reste sur-protégé à la fois par la justice et par les politiques douteuses de plateformes comme Twitter, Facebook et WordPress.com qui s’adonnent à la chasse du politiquement incorrect. Et il est aujourd’hui politiquement incorrect de remettre en question les propos et les agissements d’un homme qui prétend être une femme. Même si cet homme exprime le désir pervers d’aider des jeunes filles à insérer leur tampon.

Ainsi, fin novembre, en réponse à un tweet mentionnant Jonathan Yaniv, Meghan Murphy écrit : « Ouaaaais, c’est lui. » Ces trois mots suffisent à Twitter pour la bannir définitivement. L’histoire a été rapportée par divers médias anglo-saxons, à gauche comme à droite, et des internautes ont lancé plusieurs hashtags de soutien : #FreeMeghan, #IStandWithMeghanMurphy, et #MeghanMurphy. Une pétition circule également. À cette occasion, Twitter a rajouté à sa politique d’utilisation l’interdiction de « mégenrer » les personnes, c’est-dire d’utiliser des pronoms contraires à ceux qu’elles choisissent, ou de mentionner le nom de naissance d’une personne s’identifiant comme le sexe opposé.

Il va sans dire que le mouvement transgenre, issu de la communauté LGBT, est traditionnellement soutenu par la gauche au nom de la tolérance et de la liberté. Le premier ministre canadien Justin Trudeau, président du Parti libéral, qui se définit au centre, a courtisé la communauté LGBT grâce à la proposition C-16 qu’il a annoncée lorsque lui a été remis le Laurent McCutcheon Award en récompense de son soutien à la cause homosexuelle et transgenre. Au début de son mandat, Trudeau avait promis des mesures « progressistes », y compris des mesures pour enrayer les violences faites aux femmes. S’il a certes fait de la cause des femmes un de ses chevaux de bataille, il faut souligner qu’une bonne partie des adhérents du Parti libéral réclame la dépénalisation totale de la prostitution, vente comme achat, et si Trudeau a affirmé que la prostitution est une violence envers les femmes, il s’est tout de même montré particulièrement modéré en indiquant être très attentif à la façon dont selon la Cour Suprême « l’approche actuelle ne protège pas les femmes vulnérables et les travailleurs du sexe », ajoutant que la loi actuelle doit faire l’objet d’un débat « responsable et informé ». La loi C-16, dont il a chaudement applaudi l’adoption, ne lui a pas paru aussi épineuse malgré les nombreuses voix féministes qui se sont élevées contre elle alors qu’il se félicite d’être lui-même féministe à tous les tournants. Avant son bannissement définitif, Meghan Murphy exprimait déjà sa désillusion quant aux valeurs traditionnellement portées par la gauche et les progressistes :

Après toutes mes années d’expériences négatives à essayer de débattre avec des progressistes sur des sujets comme la pornographie, la prostitution, la violence masculine et maintenant l’identité de genre, j’ai malheureusement fini par découvrir que beaucoup d’entre eux sont lâches, hypocrites, dénués d’intégrité politique et intellectuelle, et malhonnêtes. Bien qu’il existe des gens de gauche critiques de la traite sexuelle et du militantisme transgenre, un trop grand nombre de ceux qui représentent les progressistes (particulièrement en Amérique du Nord), les politiciens et les partis politiques de gauche, ainsi que les militants et les représentants du parti travailliste, ne s’expriment pas sur ces sujets et ne défendent pas non plus les femmes qui se font descendre en flamme pour avoir pris la parole. Les féministes radicales sont grandement abandonnées sur ces sujets et n’ont pas les nombres suffisants ou l’accès aux médias et plateformes que les libéraux, les gens de gauche ou la droite ont. J’ai moi-même pu créé et construire une grande plateforme, et j’en suis reconnaissante. Mais je suis sévèrement punie pour avoir atteint ce succès. Twitter et les militants trans qui y sont privilégiés semblent vouloir me faire disparaître entièrement de la plateforme, la gauche m’a reniée et les médias canadiens n’ont à ce jour pas su débattre de mes arguments sur la question de l’idéologie de l’identité de genre et sa législation. Les gens de gauche qui me donnent raison, ici au Canada, ont peur d’être associés à ma personne et ceux qui refusent de se désolidariser sont calomniés ou persécutés.

J’ai longuement réfléchi à toutes ces choses dernièrement, non seulement par rapport au débat qui entoure le transgénérisme et la censure des critiques qui en a résulté, mais plus généralement par rapport à la stratégie politique et la mise en place des bonnes idées et des mesures. Ainsi, j’aimerais mettre en lumière certaines choses dont j’étais jadis convaincue mais sur lesquelles j’ai changé d’avis. Je ne crois plus que les positions de la gauche soient nécessairement les plus pertinentes ni les plus éthiques. Je ne crois plus que tous les gens de droite aient tort sur tout. Je ne crois plus qu’ils aient forcément de mauvaises intentions et je pense que beaucoup, comme à gauche, croient travailler à un monde meilleur. Je ne crois pas qu’il soit productif de catégoriser tout ceux qui sont en désaccord avec la gauche comme étant « de droite » et, par conséquent, l’ennemi. Je regrette d’avoir catégoriquement refusé de débattre ou d’essayer de comprendre ceux que l’on nomme « de droite » ou « free speechers » [Ndla : terme désignant les conservateurs à qui l’on refuse l’argument de la liberté d’expression quand ils expriment des opinions jugées rétrogrades par les progressistes/la gauche/etc]. Je pense que c’est une mauvaise approche. Je pense qu’il est en réalité très important de discuter avec ceux dont on ne partage pas toutes les idées et je ne pense pas qu’il nous soit bénéfique d’ignorer, de tourner en dérision ou de rejeter les gens au prétexte qu’ils ne partagent pas notre idéologie politique en tous points. Je suis sincèrement ouverte à la discussion avec les gens avec lesquels je ne suis pas forcément d’accord sur des sujets variés et je suis ouverte à la possibilité que nous soyons d’accord sur certaines idées et pas d’autres. Je pense que nous devrions, en tant que gens de gauche et féministes, remettre en question nos propres idées et nos mantras, plutôt que de nous complaire dans le confort de la chambre d’écho.

Tout cela veut dire que je discuterai avec qui je le désire ; à gauche, à droite et au centre. Je refuse de jouer le jeu de la culpabilité par association. Je suis fatiguée qu’on se limite à ceux qui partagent déjà notre point de vue et je pense que cette approche est contreproductive si nous désirons sincèrement progresser et comprendre le monde qui nous entoure. Je pense que nous devons nous ouvrir au lieu de nous braquer. Je pense que nous devons adopter le comportement que nous attendons des autres, c’est-à-dire nous écouter et débattre avec intégrité. Même si ça nous demande de nous intéresser à des idées que nous n’aimons pas, que nous trouvons abjectes, fausses ou insultantes. Je ne veux pas plus exclure les gens du dialogue que je ne veux l’être. Et je regrette de n’être arrivée à cette conclusion et de n’en parler que récemment, cependant je suis contente de pouvoir réfléchir de manière critique sur la question du dialogue, de la stratégie, et de changer d’avis en fonction de ces réflexions, peu importe ceux que je peux froisser au passage.

Meghan Murphy avait vu juste : elle a été victime d’une campagne de censure qui n’a cessé de chercher la moindre excuse pour la bannir de Twitter. Et ce, par l’équipe même de Twitter, alors que la plateforme se présente comme un terreau de dialogue et d’échanges d’idées « plutôt à gauche ». Mais comme le fait remarquer Murphy, il existe dans les médias une chambre d’écho dans laquelle le sujet transgenre est devenu intouchable. Son idéologie est indiscutable, ses principes les plus absurdes font loi et ses militants ne font l’objet d’aucune analyse critique. Ce dogme est protégé jusque dans les universités, où les recherches sur le sujet dont les résultats ne sont pas en adéquation avec le gospel des militants transgenres sont lapidées par ces derniers, leurs méthodes jugées erronées et leurs conclusions fausses. Dans le Point, Bruno Chaouat écrit :

Les pressions communautaires, la peur de déplaire ou de passer pour « transphobe » surpassent l’éthique de la recherche, jusque dans le champ de la santé publique. On savait déjà que l’enseignement des sciences humaines, des arts et des lettres, était depuis longtemps phagocyté par l’idéologie identitaire, qu’il se noyait lentement, comme l’a rappelé Michel Guerrin, sous le robinet d’eau tiède du politiquement correct. On est surpris désormais d’apprendre que même les études relatives à la santé sont filtrées par des dispositifs de censure idéologique.

En mai dernier, à Bristol au Royaume-Uni, l’association des étudiants de l’Université de Bristol a voté pour interdire l’intervention de féministes jugées transphobes. Des féministes telles que Julie Bindel, Germaine Greer et Linda Bellos ont fait les frais de ce qu’on appelle en anglais le « no-platforming », qui consiste à confisquer des tribunes aux personnalités dont les opinions sont jugées offensantes. En 2015, des étudiants ont tenté d’empêcher Greer d’intervenir à l’université de Cardiff. Puis, en octobre 2017, Linda Bellos fut invitée à parler à l’Université de Cambridge mais fut déprogrammée après avoir déclaré qu’elle comptait débattre de la question transgenre. Cette année en août, elle a été attaquée en justice par Giuliana Kendal pour « incitation à la haine » après avoir déclaré qu’elle n’hésiterait pas à se défendre contre les militants transgenres, en référence à l’agression de Maria McLachlan cet été.

Ces attaques au débat, à la recherche, et la chasse aux sorcières dont les féministes, ou quiconque ose questionner le bien-fondé des agissements du mouvement transgenre quel que soit son profil politique, font l’objet, n’ont rien des valeurs fondamentalement revendiquées par la gauche. Mais, tout compte fait, les progressistes qui se considèrent à gauche de l’échiquier politique sont aussi persuadés d’avoir raison que les conservateurs et au moins tout autant incapables de se remettre en question, les uns comme les autres étant convaincus de se positionner dans le camp du bien. Nous sommes tous biaisés, nous avons tous des valeurs fondamentales. Et tant mieux car, sans ces valeurs, on ne se bat pour rien. Mais cette vision manichéenne du monde, entre les gentils et les méchants, est précisément ce qui donne naissance aux dogmes, aux fanatiques, elle atrophie la pensée et justifie les abus de ceux qu’on perçoit comme l’ennemi à abattre. Le discours de Theryn Meyer, une femme trans tout aussi opposée à la loi C-16 que l’est la féministe anti-identité de genre Meghan Murphy, nous rappelle que quand on gratte un peu la surface, la vérité qu’on pense détenir n’est pas si simple. Cette nuance gêne ceux qui sont terrifiés de voir leurs convictions les plus intimes ébranlées car elle les force à reconnaître qu’ils ont peut-être eu tort et que les gens qu’ils ont dénigrés et insultés ne sont finalement pas au service du mal suprême.

Si ces dérives sont plus évidentes dans le monde anglo-saxon qu’en France, les médias français n’offrent pas plus, voire moins, de points de vue divergents sur la question transgenre, qui échappe systématiquement à la critique et au débat. Les militants les plus acharnés y veillent : il suffit de jeter un oeil aux commentaires qu’a reçus OLF sur sa page Facebook pour avoir partagé le discours de Meghan Murphy. Ces « progressistes » remettent en question la place de l’association à la Marche des Fiertés tout comme ils ont remis en question la place des féministes abolitionnistes lors de la marche créée par le récent collectif NousToutes. Tandis que l’antenne NousToutes69 affirmait que les pancartes anti-prostitution étaient interdites durant la marche, les militantes abolitionnistes de la Maison des Femmes ont rapporté avoir été agressées par des militants du STRASS. Officiellement, les organisatrices n’ont pas souhaité se prononcer sur le débat. En réalité, le mouvement a été largement porté par des associations et des personnalités bien connues en faveur du voile, de la prostitution, de la pornographie et de l’idéologie transgenre. Leur attitude n’est pas sans rappeler leur pirouette sur le pinkwashing l’été dernier. En prétextant n’être jamais au centre des préoccupations féministes, ces militants libéraux adeptes des études post-coloniales américaines se donnent une bonne excuse pour occuper le podium tout entier. NousToutes mais NousD’abord, visiblement.

Les opinions divergent de cette gauche despotique sont systématiquement classées à la droite du paysage politique, décriées comme racistes, transphobes, islamophobes et « putophobes ». Beaucoup de personnes, féministes ou non, ont peur de remettre en question ces revendications de groupes médiatisés comme de très fragiles minorités que le moindre coup de vent contestataire balayerait de la surface de la terre. Theryn Meyer le souligne dans son discours :

[La proposition C-16] enverra aussi le message aux Canadiens que les personnes trans sont trop faibles pour défendre leur identité dans une société libre et que la seule façon pour nous d’exister parmi les autres est de restreindre la liberté des autres à l’aide d’une loi draconienne. En faisant de nous une source d’hypersensibilité, une responsabilité légale et un groupe dont l’existence dépend de la restriction excessive de la liberté de tout le monde, la proposition C-16 engendrera du ressentiment, de l’intolérance et de la véritable transphobie qui enrayera le processus d’acceptation et d’intégration des personnes trans et nous maintiendra en marge de la société.

Il en va de même pour tous les groupes à mouvance identitaire. Ce repli culturel ne peut qu’engendrer une terreur idéologique qui fait fi du bien commun. Meghan Murphy a été jugée coupable d’un délit d’opinion. Tout le monde n’a pas la patience et la dignité dont elle fait preuve. Cet abandon par un grand nombre de médias de gauche écoeure de plus en plus les féministes et ceux parmi les progressistes qui ont toujours fondamentalement cru en ses valeurs universelles du vivre-ensemble. Nous sommes face à une poignée d’individus qui ne se préoccupent finalement pas tant du bien-être de la société que du leur, au détriment de la liberté des autres, encouragés par une surenchère médiatique qui leur attribue une extrême fragilité émotionnelle et sociale. Le débat, à la recherche de la vérité, s’éclipse derrière les larmes, les intimidations et les insultes. C’est une stratégie purement politique.

Si nous tenons vraiment à faire triompher la justice et à garantir les droits de chaque citoyen dans une société libre, nous devons tolérer d’entendre les opinions des uns et des autres. Nous avons aussi le droit d’y opposer les nôtres et de nous battre pour ce que nous croyons juste. Le progrès ne s’obtient pas en éliminant ceux qui nous dérangent. Ceux qui s’acharnent à réduire au silence les voix qui ne leur plaisent pas ne révèlent finalement qu’un profond manque de conscience citoyenne. Ceux-là ne sont pas les acteurs du changement social, les marges dont ils se lamentent d’être prisonniers leur permet de se désolidariser du reste de la société. Mais nous sommes tous responsables des uns et des autres. Nous avons le devoir de préserver la liberté d’expression car, plus que les libertés individuelles, elle permet la cultivation commune des idées. Elle nous donne l’opportunité de tendre vers les lumières, loin de l’obscurantisme, et de créer un monde meilleur. Il est profondément inquiétant que ceux qui se réclament de la gauche et du progressisme contribuent à la détruire.