Zineb El Rhazoui : la grande oubliée du féminisme « intersectionnel »

Zineb El Rhazoui est une ancienne journaliste de Charlie Hebdo. Toutes les semaines de 2013 à 2016, elle rédigeait une chronique sur la religion. Elle n’a échappé à la tuerie du 7 janvier 2015 que parce qu’elle était en vacances à Casablanca. Depuis, elle mène une campagne acharnée contre le terrorisme et l’endoctrinement islamique. Elle n’hésite pas non plus à dénoncer la complaisance idéologique qui gangrène la gauche à la fois politique et universitaire en faveur des mouvances identitaires, notamment le mouvement « indigéniste ». Accusée de tenir des propos islamophobes, Zineb El Rhazoui est quotidiennement insultée et menacée pour ses positions. Elle bénéficie d’une protection policière depuis déjà bientôt cinq ans, ce qui fait d’elle la femme la plus protégée en France.

Fin décembre, elle dépose une plainte pour menaces de mort après son passage sur CNEWS où elle déclare qu’il est impératif que « l’islam se [soumette] à la critique, qu’il se soumette à l’humour, qu’il se soumette aux lois de la République, qu’il se soumette au droit français ». Militant pour la mise en place d’un vrai programme de lutte contre l’islamisme, elle ajoute qu’on ne peut pas le combattre en prétextant que « l’islam est une religion de paix ». Cible d’attaques misogynes, de nombreux internautes de culture musulmane lui ont souhaité le viol et pléthore de violences diverses en la qualifiant de traître à la cause anti-raciste.

Elle réitère ses propos sur la chaîne une semaine plus tard en soulignant que l’islam doit pouvoir être moqué et critiqué au même titre que toutes les autres religions. Le vendredi 4 janvier sur RMC, elle a de nouveau débattu de la question en revenant sur les divers propos qu’elle a tenus au sujet de l’islamisme dans les médias ainsi que des extraits de son livre « Détruire le fascisme islamique ». Si elle salue le soutien de nombreux partisans de gauche comme de droite, elle déplore cependant le manque de soutien d’une partie de l’extrême gauche :

Dans la France Insoumise, malheureusement, il y a un courant indigéniste qui a pris l’ascendant et d’ailleurs il y a des militants, des membres de la France Insoumise qui sont des laïcs, qui tiennent à la laïcité, au respect de la loi de 1905, qui ont été exclus de la France Insoumise pour avoir dénoncé l’entrisme indigéniste à la fois dans la France Insoumise, mais aussi dans le milieu académique, dans le milieu des arts, etc. Donc aujourd’hui nous avons une partie de la société française, notamment les indigénistes, qui sont les seuls à réintroduire le biologique dans le débat public en France, qui nous parlent de « racisés », qui font des réunions dont les blancs sont exclus, qui nous parlent de blancs, de moins blancs, de mulâtres, de colonisés éternels, de victimes éternelles. Ce discours de la victimisation, en réalité, est quelque chose de dangereux parce qu’il fait partie de ce qui constitue le socle de tout fascisme naissant. Pour qu’il y ait un fascisme, il faut qu’il y ait un sentiment d’appartenance à une communauté persécutée qui doit se relever et s’insurger.

En outre, elle pointe du doigt une frange du féminisme qui baisse les bras face à l’islamisme, en refusant notamment de considérer le voile comme un outil de contrôle des femmes. Ce féminisme bien connu se revendique « intersectionnel » (de l’anglais intersectional) : il se fonde sur l’idée que divers paramètres d’oppression s’exercent simultanément sur un même individu : principalement le sexe, la classe, l’orientation sexuelle et… la race. La théorie à ses richesses mais elle est bien trop gâtée par une dérive idéologique qui l’embarque vers des contrées identitaires. Zineb El Rhazoui n’emploie pas le terme de victimisation à la légère. Ce féminisme qui domine l’espace médiatique voue une obsession pour le tout « inclusif » et se félicite de représenter la cause des populations les plus fragiles des sociétés occidentales, voire du monde entier. Aujourd’hui, cependant, ce n’est pas tant l’analyse sociale qui prime que la course à l’oppression.

La défense du voile en particulier bénéficie de ce pathos politique. Sur RMC, la position de Zineb El Rhazoui sur ce sujet à de nouveau été interrogée lorsque Rose Améziane a évoqué, non sans une petite (immense) dose de condescendance, ses propos sur le lien entre le voile et l’islamisme face à Clément Viktorovitch fin septembre. Zineb El Rhazoui rappelle alors qu’en tant que féministe, elle s’oppose au port du voile car il sert à contrôler des millions de femmes dans le monde. Ce n’est cependant pas aux yeux des féministes intersectionnelles qu’elle trouvera grâce. 

Le féminisme intersectionnel est en effet un féminisme à la pensée très proche du mouvement indigéniste en cela qu’il se pense sur un principe identitaire. Il s’efface jour après sous le terme de féminisme « décolonial » comme la question raciale monopolise de plus en plus le débat public de la justice sociale. Ce mouvement revendique notoirement l’émancipation des femmes musulmanes dans le port même du voile en vertu de leur libre-arbitre, lui ôtant sa dimension culturelle et religieuse, et donc son caractère communautaire. Paradoxalement, il défend aussi le port du voile en tant que signe d’appartenance raciale. Ainsi, critiquer le voile ou l’islam est systématiquement au mieux perçu comme une entrave à la construction identitaire, au pire assimilé à de la haine raciale.

La haine de la race… musulmane ? Il est curieux que des antiracistes auto-proclamés se définissent comme des individus « racisés » en associant aisément une religion à la couleur de la peau, qu’ils ne nomment jamais en ces termes, préférant donc y substituer le concept de la race, qu’on trouvait pourtant déjà vieillot en 1950. Zineb El Rhazoui souligne ce paradoxe en faisant remarquer que les insultes les plus racistes qu’elle reçoit ne proviennent non pas des infâmes colonisateurs blancs que les antiracistes décoloniaux vilipendent à longueur de journée, mais bien de musulmans empêtrés dans un fondamentalisme religieux que peu de personnalités sont disposées à condamner. Ces individus sont des français, jeunes pour la plupart, qui considèrent qu’en rejetant l’islam tout entier, Zineb El Rhazoui est une « bougnoule » qui trahit son peuple. Personne ne jase autant sur sa prétendue race que les antiracistes eux-mêmes. Certains causeront de « racisme intériorisé » pour se donner l’air savant, mais les moins naïfs ne s’y laisseront pas prendre.

Sa critique du voile est mal comprise. On lui reproche d’accuser les femmes musulmanes de faire la promotion du terrorisme en se voilant. Mais si Zineb El Rhazoui insiste tant sur l’idée du voile islamique plutôt que sur la personne qui le porte, c’est parce qu’elle comprend la portée symbolique de l’idéologie islamique contenue dans le voile, ce à quoi la femme qui le revêt ne peut y substituer une conception toute personnelle de la foi. À travers la planète, le voile est le plus souvent une obligation religieuse et culturelle imposée aux femmes, et très rarement un choix. En réalité, il n’est un choix que dans les sociétés occidentales, libres, où la loi échappe à l’emprise de la religion. Ce choix du « voile libre » n’a aucune pertinence face à son imposition aux femmes partout ailleurs dans le monde. L’idée du voile en tant que liberté est une illusion. Choisir de le porter, ce n’est sans doute pas soutenir le terrorisme, mais c’est choisir de porter le plus violent symbole de la conquête islamique : le contrôle des femmes. Toute résistance à ces chaînes de coton les expose à la violence, à la calomnie et à la restriction toujours plus sévère de leur liberté. Il n’y a rien de courageux à porter le voile en France. Il n’y a rien d’admirable à ce qu’une jeune fille en vienne à se raser la tête pour « respecter la loi de Dieu ».

C’est pourquoi il est grave qu’en France une association féministe comme le Planning Familial apporte son soutien au voilement « pudique » des femmes, en encourageant l’idée que le non-port du voile est synonyme de nudité quand on sait que les femmes non voilées sont précisément assimilées à des prostituées dénudées. Quelles féministes « intersectionnelles » et « décoloniales » portent leur voix ? Malgré leurs monologues assommants sur l’urgence de penser le monde autrement qu’à travers l’Occident, elles ne semblent pas au Coran, au courant, pardon, de ce qu’il se passe par-delà les frontières, là où la religion qui fait loi n’est pas le christianisme et où ceux qui tirent les ficelles de la tyrannie n’ont pas la peau laiteuse. Lesquelles d’entre elles soutiennent Zineb El Rhazoui ? Elles ont été nombreuses à s’adonner à la défense de l’islam, parfois auprès de Tariq Ramadan en personne, et à contribuer à la montée du féminisme islamique, grande imposture évidente à quiconque dorlote sa matière grise.

La pertinence stratégique de l’appropriation du féminisme en matière de propagande islamique n’a d’ailleurs pas échappé à Ramadan. On sait aujourd’hui que Tariq Ramadan est un agresseur sexuel, mais comment peut-on en premier lieu, en tant que féministe, s’associer à un homme religieux qui défend bec et ongles le voilement des femmes au nom du divin ? Et comment peut-on encore prétendre qu’il n’existe aucun lien entre une religion, ici l’islam, et la répression de la liberté des femmes, le contrôle de leur corps, quand le féminisme s’attèle depuis toujours à dénoncer la position de l’Église sur l’avortement, l’homosexualité, la contraception ? Les féministes intersectionnelles ne perdent pas autant de temps à dissocier le christianisme de ses adeptes, à pérorer que « ce n’est pas le christianisme le problème, mais ceux qui interprètent mal la Bible ». Un tel laxisme permet à des individus comme Tariq Ramadan de s’approprier le combat des femmes pour répandre une idéologie obscurantiste, misogyne, et raciste.

Ce sont des femmes comme Zineb El Rhazoui qui en font les frais. Le féminisme « décolonial » n’éprouve aucune compassion pour elle, trop occupé à s’époumoner sur le « blantriarcat » et le féminisme « blanc et bourgeois ». Il refuse de la défendre du racisme et de la misogynie des musulmans que ses propos dérangent, précisément parce qu’ils sont musulmans et que les vrais méchants, ce sont les blancs chrétiens. Pour elles, il n’existe pas de valeurs universelles, « le féminisme universaliste est profondément colonial ». En réalité, le féminisme qu’elles prônent n’est pas tant axé sur la libération des femmes que sur leur petit nombril. L’universalité des valeurs implique moins un désir de conquête occidentale que le refus de traiter différemment les êtres humains, notamment par des divisions ethniques. Les concepts de la race et de la religion ne peuvent rien apporter au principe universel car ils sont définis par des croyances. C’est embarrassant pour les « décoloniaux » identitaires.

Le féminisme n’a qu’un pilier fondateur : l’oppression des femmes. S’il a été porté par les femmes blanches issues de la classe moyenne et bourgeoise, ce n’est pas tant par racisme que parce qu’elles étaient les mieux placées pour le faire. Et si la dimension raciale des violences faites aux femmes mérite d’être soulignée dans certains contextes, il est malheureux de constater qu’aujourd’hui la question du sexe au sein du féminisme a été reléguée en bas de l’échelle de ses préoccupations. Il faut le dire : la faute en revient grandement à la convergence des luttes, qui s’inscrit surtout dans le contexte de la société américaine. Sa théorie est difficilement transposable à la France puisqu’au lieu de vouloir gommer les barrières entre les individus en faveur de l’unicité, elle puise dans la valorisation de la différence communautaire au sein d’une même société : le vivre-ensemble, c’est bien, mais chacun chez soi, et chacun ses lois.

Au lieu de converger à la recherche du bien commun, les minorités se démènent pour occuper le podium du mouvement féministe alors même que la majorité à laquelle il est initialement adressé, les femmes, ont été divisées en branches et en sous-branches incapables de s’entendre. C’est à qui se prouve le plus persécuté et le plus méritant des projecteurs. Cette victimisation qui se veut vertueuse est d’une perversité effroyable mais suffisamment efficace pour faire plier les esprits les plus libéraux. On réclame du féminisme qu’il donne la priorité à des femmes plutôt qu’à d’autres selon un palmarès de facteurs oppressifs. Il n’est plus une mobilisation politique dédiée au progrès social mais une tribune à conquérir au service de ses propres intérêts politiques. Devenu la vitrine de la justice sociale, la maman de toutes les causes, tout le monde s’en réclame, mais très peu le pratiquent avec toute la rigueur critique qu’il exige.

On ne peut accepter que des femmes soient exclues de la tête de cortège lors de marches féministes au prétexte qu’elles sont blanches, valides ou hétérosexuelles. On ne peut accepter de les voir s’entendre dire que leur voix ne compte pas parce qu’elles n’ont pas la couleur de peau, la sexualité, pis encore, la religion adéquates pour exprimer leurs opinions. On ne peut accepter que des individus détiennent le monopole de certaines idées. On ne progresse pas qu’en n’acceptant d’écouter que ceux qui nous donnent raison et notre point de vue ne doit pas se soustraire à une vision extérieure, au contraire. À force de rester dans sa caverne, on se familiarise avec les ombres…

Nous, en tant que femmes, il est plus que temps de nous réapproprier le combat féministe qui n’est ni désuet ni d’arrière garde. L’égalité entre les femmes et les hommes est l’essence de la justice sur cette terre. L’arme la plus efficace contre ce fondamentalisme musulman, ce sont les femmes.

Zineb El Rhazoui — Marie Claire

Zineb El Rhazoui doit être soutenue parce qu’elle représente la lutte des femmes dans tout ce qu’elle a de plus dérangeant, le combat contre l’obscurantisme, le progrès social et culturel, la liberté d’expression, les lumières. Les féministes intersectionnelles, décoloniales, indigènes, toutes prétendent lutter pour les femmes comme Zineb El Rhazoui mais font la sourde oreille quand cette dernière entend combattre la folie religieuse et dénoncer l’oppression des femmes qui s’exerce par elle. La religion n’a aucune place dans le féminisme. La notion de la race doit être combattue, le relativisme culturel et moral défié par des valeurs universelles, inaliénables, les seules capables d’unir les individus et les sociétés. Zineb El Rhazoui incarne le féminisme dont on attend avidement la renaissance.