Quand le Planning Familial soutient le voilement « pudique » des femmes

Le 22 septembre dernier, l’antenne du Planning Familial des Bouches-du-Rhône a publié sur sa page Facebook une création de revendication féministe opposant le voile en tant que véhicule de « pudeur » à la « nudité » d’une femme représentée en sous-vêtements. De nombreux internautes ont exprimé leur indignation, menant à un débat sur le port du voile et sa pudeur associée au corps des femmes, ce qui a orienté la discussion vers la question du choix.

Dans cette continuité, un internaute a interpellé le Planning Familial en posant cette question : « Donc vous défendez aussi les femmes qui militent pour donner une bonne image de l’excision ? » Le propos sous-jacent étant que, s’il est impératif de respecter les décisions de toutes les femmes, alors la logique réclame que l’on respecte le choix des femmes qui soutiennent l’excision. La pirouette est plutôt maladroite mais la réponse étrange du Planning Familial 13 a soulevé encore plus d’indignation sur le fil de discussion : « Comme déjà dit, on milite pour le libre choix de chacun-e, et que nous puissions chacune faire ce que nous voulons de notre corps sans projeter nos choix sur les autres. »

Trop vague, cette réponse laisse perplexe. Elle n’encourage ni ne condamne explicitement l’excision, laissant place à l’interprétation. Erreur de communication ? Peut-être… S’ensuit alors un petit battage médiatique : on a reproché aux commentateurs d’avoir accusé le Planning Familial de faire l’apologie de l’excision et l’association aurait été bombardée de commentaires racistes de la part de la « faschosphère ».

Depuis, le Planning Familial 13 a supprimé de sa page Facebook la publication originale. Bonjour la transparence ! Fort heureusement, j’étais là, et j’ai obtenu les captures que je n’ai pas eu la présence d’esprit de prendre (merci à Anne pour la plupart d’entre elles).

Ce visuel, à l’origine de la dispute, interpelle : la femme blanche en sous-vêtements est montrée grosse et avachie face à une femme noire, voilée, habillée, mince, se tenant droite et digne. Quelle que soit l’intention, comment ne pas voir dans la femme en sous-vêtements une obscène démonstration d’exhibitionnisme face à la majesté de la femme voilée ? Le terme anglais utilisé, « modesty », a été incorrectement traduit et repris par « modestie » (faire preuve d’humilité, être dépourvu de biens ou d’excès). S’il peut être traduit par « modestie » dans certains cas, il s’applique également à des attitudes vis-à-vis du corps et de la sexualité. Dans ce contexte, en français l’équivalent est bel et bien « pudeur ».

Quoiqu’il en soit, les internautes ont compris que l’image associait au port du voile à la fois des valeurs de pudeur et d’humilité, légitimement discutables puisqu’elles ne concernent que les femmes. Des internautes, dont de nombreuses femmes, ont rappelé que le voile est un outil de contrôle du corps des femmes dans de nombreux pays où il est culturellement ou légalement imposé. En Iran et en Arabie Saoudite où il est interdit de sortir en public dévoilée, des polices religieuses veillent au respect des bonnes mœurs en contrôlant les femmes pour les rappeler à l’ordre si leur tenue vestimentaire est jugée inappropriée. En Iran, plusieurs femmes ont été arrêtées cette année pour s’être dévoilées en public afin de protester contre la tyrannie du régime.

Pourquoi cet argument de pudeur vestimentaire s’impose de plus en plus dans la défense du voile en France et, de manière générale, en Occident ? Ces dernières années s’est développé le marché de ce qu’on appelle la « mode pudique ». Il a été en partie promu sur les réseaux sociaux par les hijabista, des femmes musulmanes qui revendiquent leur foi dans la féminité de la femme moderne ; de nombreuses Youtubeuses musulmanes proposent notamment des tutoriels pour nouer leur hijab avec élégance de manière à être à la pointe de la mode. On estime qu’en 2019, les bénéfices de cette industrie s’élèveront à 480 milliards de dollars. Comment est définie cette notion de pudeur ?

Un reportage de France Info en 2016 a récolté le témoignage de plusieurs entrepreneurs et consommateurs de cette industrie. Le premier site de vente en ligne de cette mode pudique, Modanisa, a été créé par Kerim Ture, qui explique :

En tant que musulmans, nous avons des codes vestimentaires très définis. Nous devons cacher certains endroits du corps. Lorsque vous voyez les tenues, les bras sont couverts, les robes vont jusqu’aux chevilles. Les formes du corps sont cachées, ce sont nos normes. […] Ce sont les codes de la mode pudique, qui existe depuis des années. Ils viennent du Coran.

Une consommatrice française, à la recherche d’un burkini, fusion entre les termes « burqa » et « bikini », s’agace de ne pas trouver de maillot de bain suffisamment couvrant pour se baigner :

Regardez, si on va sur le bas, en fait le pantalon s’arrête ici, on voit un bout de ventre ici. Le pantalon s’arrête là et ça, c’est pas sympa du tout. Pourquoi ? Parce qu’il suffit d’une vague ou d’un plongeon ou autre, pour que la tunique se soulève et à ce moment-là bon ben, on a le petit ventre à l’air, que tout le monde voit.

Shelina Zahra Janmohamed, autrice britannique et vice-présidente d’Ogilvy Noor, grande agence de communication et marketing dont la branche Islamic Branding cible les consommateurs musulmans, évoque la naissance d’un marché de « futuristes » musulmans, dont la foi s’exprime dans la consommation :

Les futuristes pensent que la foi et la vie moderne vont de pair. Ils sont très consommateurs de marque. Ce qu’on sait sur les futuristes, c’est qu’ils se font entendre, qu’ils ont des idées très précises de ce qu’ils veulent. Ils sont jeunes, ils ont beaucoup d’influence. Ils peuvent embarquer derrière eux la communauté musulmane mondiale. Les marques ont tout intérêt à cibler les consommateurs  musulmans car ils vont être de plus en plus nombreux. Dans peu de temps, il y aura 1.6 milliards de musulmans.

Elle conseille d’élargir l’argument marketing au-delà de la notion de pudeur en mettant l’accent sur : « […] l’idée de la fierté, du pouvoir, du partage. On peut insister plus sur les valeurs, les personnalités à mettre en avant. »

En alliant foi et modernité, l’industrie de la mode vend le voile comme un habit moderne, à l’opposé de ses connotations religieuses rétrogrades. Dans son ensemble, elle cherche à séduire les femmes religieuses avec des créations qui reprennent les codes vestimentaires édictés par leur religion. Car si le voile est vendu aux musulmans en tant que vêtement de pudeur, ce sont tous les styles d’habillement qui sont en réalité vendus sur ce principe, et les femmes juives et chrétiennes ne sont alors pas en reste.

Catherine Örmen, historienne de la mode, explique que l’église catholique a fortement inspiré les créateurs,  notamment Coco Chanel. De son vrai nom Gabrielle Chanel, elle a passé treize années dans un couvent qui ont influencé sa vision artistique. On retrouve dans ses créations de la sobriété, de la rigueur et de l’austérité, des idées de propreté et d’honnêteté. Örmen précise cependant que cette mode n’était pas promue sous couvert de valeurs religieuses et que la mode, qu’elle soit luxueuse ou non, dans les années 90 était « relativement uniforme partout dans le monde, dans toutes les capitales, on pouvait retrouver les mêmes choses ». Aujourd’hui la mode répond à «des demandes locales beaucoup plus pointues […] en matière de morphologie, de pratiques culturelles, de relations sociales, de religions qui sont différentes [et] qui vont transformer les produits ».

L’industrie cible des groupes de consommateurs spécifiques et les revendications communautaristes et identitaires deviennent alors des arguments de vente. La « mode pudique » répond à une doctrine qu’on retrouve aussi bien dans l’Islam que le Judaïsme et le Christianisme. Valérie Bénita, juive, a créé une enseigne de mode pudique à Paris, Modeste. Elle raconte :

Je ne me reconnaissais pas dans ce qu’on nous propose, […] dans l’image de la femme aujourd’hui, qui est très sexualisée dans les magazines, très longiligne, très mince, voilà, je me reconnais pas là-dedans. Et y a beaucoup de femmes qui se reconnaissent pas là-dedans.

Dans une interview, elle avance que « l’idée de pudeur qui se retrouve dans la foi juive, comme dans toutes les religions, est très importante, elle m’a portée et m’a donné beaucoup de force pour mener ce projet à bien. » Dans la même veine, au Brésil à Sao Paulo, le patron d’une marque populaire, Joyaly, explique que la marque décline une partie de ses produits pour les femmes évangéliques :

Par exemple, cette transparence avec la dentelle, on l’adapte pour la femme évangélique. On met cette dentelle à des endroits où on peut se permettre cette transparence. Des endroits qui ne sont pas vulgaires, en fait.

Une cliente de la marque, qui pour gagner sa vie revend également des pièces Joyaly aux femmes évangéliques affirme que « [l]a cliente qui porte ces vêtements n’a pas honte de marcher dans la rue car elle respecte les règles. » Dans une Assemblée de Dieu (église évangélique), à la question « Comment vous savez ce qu’on peut porter et ne pas porter ? », une femme renchérit :

C’est la Bible qui est notre règle principale. C’est dans la Bible qu’on trouve toute la doctrine de notre église. Tout est écrit dans la Bible : ne pas être vulgaire, ne pas être scandaleuse.

Une autre femme cite parmi les « devoirs des femmes chrétiennes » cette injonction tirée de la Bible :

 « […]les femmes portent des vêtements décents et pudiques. » C’est de cela que vient notre façon de s’habiller. Un vêtement décent et pudique. Si on met un petit short très court comme certaines filles qu’on voit parfois et qu’on va devant tout le monde lire un passage de la Bible, vous trouvez que c’est normal ?

De tous temps, la pudeur religieuse a fortement dicté la conduite des femmes et il ne fait aucun doute que la « mode pudique » dans son sens littéral n’est pas une nouveauté. En Angleterre, et dans l’ensemble du monde anglo-saxon, la période victorienne a vu naître une nouvelle autorité morale, qui valorisait la pureté du corps de la femme, sa vertu et son innocence. Les femmes respectables devaient ainsi suivre des codes vestimentaires imposant le camouflage des jambes, des épaules et de la gorge, et la seule évocation du terme « jambe » entre deux individus de sexe opposé était obscène.

Si elles n’étaient pas voilées, les femmes victoriennes devaient le plus souvent porter leurs cheveux relevés : associée à leur féminité, la chevelure des femmes évoquait la sexualité et plus elle était longue et épaisse, plus elle émoustillait la galerie. Seules les prostituées circulaient avec les cheveux entièrement dénoués et le visage maquillé. La prostitution constituait le grand mal de la société et les prostituées étaient reléguées au rang de « femmes déchues ».

Le lien entre pudeur et pureté sexuelle est de fait évident. Ce n’est pas un hasard si l’image publiée par le Planning Familial oppose « pudeur » et « nudité » en contrastant une femme voilée à une femme en sous-vêtements. C’est un parallèle systématique dans la défense du voile.

Le nœud de cet argument est le principe du choix selon l’idée que les décisions des femmes peuvent constituer une forme d’émancipation féministe en-dehors du système dans lequel elles vivent. Le Planning Familial 13, dans ses réponses, réitère cette position sans concession. La question de l’internaute sur l’excision paraît être un large saut entre deux choses diamétralement opposées de prime abord. Mais les réponses du Planning Familial, en s’orientant vers l’idée du choix, qu’il juge toujours libre et éclairé malgré la pression des coutumes qui réclament nécessairement de chaque société une cohésion culturelle par adhésion, glisse vers le relativisme culturel. Le Planning Familial affirme alors que « la liberté c’est selon la personne » et finit par déclarer que le féminisme « ne défend pas des valeurs universelles » et leur association non plus.

La dispute se poursuit jusqu’à ce que l’administration finisse par fournir une capture d’écran d’un article tiré du site internet de l’association dénonçant les mutilations génitales. Ce n’est malgré tout toujours pas une réponse directe et sans équivoque et on se demande pourquoi l’antenne des Bouches-du-Rhône préfère prendre et diffuser une capture d’écran du site officiel au lieu de se positionner sans ambiguïté dans ses réponses, renvoyant sans arrêt les internautes vers son site. Les associations ont tout à perdre à ne pas énoncer clairement leurs convictions quand un doute s’installe et persiste dans le débat public.

Dans son communiqué le lendemain, le Planning Familial aura déjà supprimé la publication originale et affirmera qu’il est « engagé contre les mutilations sexuelles que peuvent subir toutes les femmes, et cela quelques soient leur origine ou religion » et termine par :

Nous ne nous laisserons pas atteindre par des attaques de la fashosphère, des racistes et islamophobes et nous continuerons toujours à porter nos valeurs de libre choix, qui définissent notre association.

Nous avons supprimé le poste car les commentaires étaient trop violents : haine raciste et insultes intolérables pour les personnes concernées.
Comme dans toutes récupérations, seul des extraits ont été publiés, il manque bien évidemment la suite où nous condamnons fermement toutes violences sexuelles, y compris toutes les mutilations sexuelles telle que l’excision.

Voici les captures témoignant de la supposée « haine raciste » et des « insultes intolérables » des internautes qui ont réagi sur le fil où la question de l’excision a été posée :

 

Ces accusations de racisme et de diffamation prennent également pour cible un article de Marianne sur l’incident, qui reprend un billet de Naëm Bestandji, militant pour la laïcité et un féminisme universel. Il y dénonce la position relativiste du Planning Familial 13 et évoque les dérives du mouvement indigéniste au sein du mouvement féministe, que j’évoquais déjà en juin dernier.

Le fait est que ce féminisme pro-choix propulsé par une frange identitaire a beau revendiquer une convergence des luttes sociales, il refuse d’envisager, sous couvert d’antiracisme, le voilement des femmes comme une injonction culturelle et systémique, alors que le port du voile islamique est imposé à toutes les femmes sans distinction sur tous les territoires où l’intégrisme religieux fait loi, qu’elles soient claires de peau ou noires, musulmanes ou chrétiennes.

Quand des associations comme Lallab écrivent des articles sur la façon dont une femme est parvenue à porter le voile malgré les « discriminations », ou qu’une autre a été forcée de le retirer pour cause de « préjugés », c’est au mieux de l’indécence, au pire du prosélytisme. Et le Planning Familial ne semble pas s’en offusquer :

Lors de son intervention à la première édition de l’Université du Féminisme 2018, Laura Cha, porte-parole de Lallab, a refusé de participer au débat pour lequel elle était invitée, intitulé « Féminisme et voile », estimant que la question de la place du voile au sein du féminisme n’avait pas lieu d’être. Elle a notamment révélé que Lallab avait demandé à modifier la formulation de départ (demande visiblement acceptée) avec pour objectif de changer le sujet même du débat. En effet, Laura Cha ne cessera d’esquiver tous les arguments en défaveur du voile pour faire la promotion de son association, qui s’inscrit en réalité dans une logique indigéniste : la revendication identitaire.

Si ce sont des positions que défend le Planning Familial, alors c’est avec une profonde tristesse et une grande colère qu’on peut conclure que le Planning Familial ne défend plus aucunement les valeurs effectivement universelles portées par le féminisme, dont l’objectif n’est pas la défense unilatérale des choix des femmes, mais leur libération de tous les systèmes et pratiques misogynes : le voile, l’excision, la prostitution, la pornographie, le mariage forcé, les crimes d’honneur, les féminicides.

Le Planning Familial des Bouches-du-Rhône s’est montré volontairement complaisant dans sa défense des femmes et agressif dans ses réponses aux internautes qui soutiennent historiquement les actions féministes de l’association, les décrivant comme des « fascistes », des « islamophobes » et des « racistes » d’extrême-droite. Au lieu de cultiver la transparence, l’antenne a choisi de supprimer la publication originale avant d’afficher un communiqué péremptoire écrit dans un français approximatif, flirtant lui-même avec la diffamation contre une centaine d’internautes, en majorité des femmes, qui ont eu l’audace de critiquer ses positions antiféministes. On marche sur la tête.