Le hashtag JeSuisCute n’est pas libérateur, il est anti-féministe

Depuis samedi dernier, le hashtag JeSuisCute sur Twitter, lancé par Manny Koshka, une femme mannequin, a pour objectif d’inciter les femmes à montrer leur corps en petite tenue dans le but de revendiquer leur droit à exposer leur corps. Les défenseurs de l’initiative dénoncent la sexualisation systématique du corps des femmes par les hommes, mais ne parviennent pas à appliquer le même principe aux femmes qui font exactement la même chose.  Car si le tag a pris une vie propre et que certaines photos sont de simples portraits de femmes habillées, d’autres sont volontairement sexualisées aux moyens de la lingerie fine et de positions suggestives.

Le problème, c’est que la sexualisation du corps des femmes par les femmes elles-mêmes n’est pas plus libératrice en vertu de leur sexe et de leur intention politique. Ce n’est pas parce qu’une femme se photographie volontairement en lingerie, à quatre pattes et les cuisses écartées que l’image se dépouille de toutes ses implications misogynes. Les hommes ne seront que trop contents de notre coopération : ils pourront simultanément nous insulter et sauvegarder notre image dans leur dossier « Masturbation ».

Le féminisme actuel, qui se veut pro-choix jusqu’au bout des ongles, soutient l’idée que les femmes puissent s’émanciper d’une industrie qui les opprime en y prenant volontairement part, comme si hurler « Je consens ! » en balançant des images Princesse Tam Tam de leur corps enrayera la machine à fric qui exploite précisément ces images. Mais marchander son propre corps ne combat pas la traite sexuelle, qui concerne principalement des femmes et des petites filles, et faire du X n’aide pas les femmes à sortir de la pornographie, violente industrie étroitement liée à celle de la prostitution. De la même manière, se maquiller ne peut être un acte de résistance politique quand l’industrie de la beauté engrange ses bénéfices sur l’obsession qu’ont les femmes à atteindre des idéaux de beauté et de perfection qui n’existent qu’au cinéma. La liberté de s’enchaîner ne sert que les maîtres.

Exposer son corps sexualisé n’encouragera pas les hommes à nous respecter, et ne nous apportera qu’un sentiment de liberté illusoire et périssable. L’idée révolutionnaire de Manny Koshka n’en est pas une. C’est une révolte artificielle et égotiste qui restera lettre morte. Les Femen ont essayé, elles ont échoué. On ne les a pas plus écoutées nues qu’habillées. En réalité, il n’y a rien de plus bénéfique pour les hommes que de voir les femmes choisir et maintenir leur oppression. Les dangers sont réels : de jeunes filles, des mineures, publient des photographies suggestives de leur corps dénudé et plusieurs de ces clichés se sont retrouvés sur la plateforme pornographique Pornhub. Les filles et les adolescentes sont les premières victimes de la pédopornographie sur Internet. Encourager les filles et les femmes à se dénuder sur les réseaux sociaux nourrit ces activités criminelles et les expose aux violences masculines.

Mona Chollet, autrice de Beauté fatale, un ouvrage qui examine les implications misogynes de l’industrie de la beauté, en parlait déjà il y a quelques années par rapport aux Femen :

La réduction permanente des femmes à leur corps et à leur sexualité, la négation de leurs compétences intellectuelles, l’invisibilité sociale de celles qui sont inaptes à complaire aux regards masculins constituent des pierres d’angle du système patriarcal. Qu’un « mouvement » — elles ne seraient qu’une vingtaine en France — qui se prétend féministe puisse l’ignorer laisse pantois. « Nous vivons sous la domination masculine, et cela [la nudité] est la seule façon de les provoquer, d’obtenir leur attention », déclarait Inna Chevchenko au Guardian (8). Un féminisme qui s’incline devant la domination masculine : il fallait l’inventer.

Sur son compte Twitter, Manny Koshka défend tout les droits qui n’en sont pas : le droit d’être humiliée dans des jeux sadomasochistes, le droit de se prostituer et de faire du porno. Elle défend tout, sauf les femmes victimes de ce système d’exploitation sexuelle. Certes, elle a bien le droit de se photographier avec une laisse au cou tenue par un homme, si ça lui chante. Mais ça n’est en rien un geste féministe. On peut aussi se demander en quoi le corps mince et jeune de Manny Koshka peut servir d’outil féministe dans un milieu (le mannequinat) qui n’érotise le corps des femmes que lorsqu’il convient aux canons de beauté que l’on voit placardés sur les affiches publicitaires et dont les sujets dépassent rarement les 30 ans, après quoi, les femmes entrent dans le club du troisième âge.

Rappelons-nous le photographe David Hamilton, dénoncé pour viol par Flavie Flament en 2016, et dont les clichés de jeunes filles exsudent d’une sensualité qui devrait susciter un peu plus de perplexité. La photographie érotique contemporaine de très jeunes filles évoque un aspect de la sexualisation des femmes qu’on aborde rarement : leur infantilisation à but sexuel. Dans une société qui demande aux femmes de s’épiler intégralement dès le plus jeune âge, vend des strings aux adolescentes qui, à 13 ans, se baladent déjà en talons hauts dans les couloirs du collège et qui se voient bombardées par des publicités et des magazines féminins les incitant à se maquiller comme des pots de peinture si elles veulent se trouver un petit copain, les filles ne sont pas considérées comme des enfants à éduquer, mais comme des objets de désirabilité en devenir.

Le milieu pornographique tire une très grande partie de ses bénéfices sur la demande de contenu à caractère pédophile, l’un des termes les plus recherchés sur Pornhub étant « Teen » (adolescente). Les jeux de rôle sadomasochistes comme le Daddy Dom Little Girl, dans lequel l’homme est le « papa dominant » et la femme la « petite fille » obéissante reposent sur le principe même de la femme-enfant, c’est-à-dire le paradoxe de la séductrice qui joue à la petite fille sage. Les défenseurs autoproclamés de la liberté sexuelle des femmes pourront s’égosiller autant qu’ils le veulent sur l’idée trompeuse que c’est la dominée qui tient les rênes, ce n’est pourtant pas elle qui tient le fouet.

Le culte de la beauté des femmes est incapable de se détacher de l’érotisation des petites filles puisque le corps féminin est, dans son entièreté, vu comme un objet de désir pour les hommes. Plus il est jeune et lisse, plus il évoque la soumission et l’obéissance. L’appel de Manny Koshka suggère que les femmes peuvent se libérer en revendiquant leur beauté, alors que c’est bien tout ce qu’on leur demande, d’être belles. Les adolescentes sont les premières à vouloir être belles et n’hésiteront pas à déployer tous les moyens pour se rendre désirables, cependant que leurs petits camarades masculins se ramènent en cours avec une tignasse en nid d’oiseau et des cacas d’yeux.

Publier des photos de soi en sous-vêtements n’est ni courageux, ni féministe. Les femmes n’en tireront rien, si ce n’est un faux sentiment d’émancipation personnelle, au détriment de l’émancipation collective par le démantèlement des systèmes d’exploitation, cependant que les images qu’elles fournissent dorénavant elles-mêmes continuent d’être vendues par et pour les hommes. Le hashtag JeSuisCute, loin de contenir des photos simplement « mignonnes », est du pain béni pour les misogynes et les criminels. Que ces initiatives soient créées et encouragées par les femmes est profondément triste et régressif.