« Stop au Pinkwashing ! » : quand l’indigénisme s’infiltre dans la cause féministe et homosexuelle

Le 27 juin 2018, une initiative collective nommée « Stop au Pinkwashing ! », annonce la mise en place d’un cortège de tête lors de la Marche des Fiertés le 30 juin dernier, ayant pour but apparent de dénoncer la récupération des luttes LGBT par les gouvernements, les entreprises et les personnalités pour redorer leur blason ou se faire de la thune : c’est ce qu’on appelle le pinkwashing. L’introduction du communiqué de l’événement sur Facebook donne le ton :

Nous appelons ce samedi 30 juin, dès 13h30, à former un cortège de tête politique, radical, féministe, queer, antiraciste et anticapitaliste à la Marche des fiertés !

Face à l’urgence de lutter contre les multiples politiques homonationalistes et racistes, dont le discours officiel de la Marche des fiertés se fait le relai, un cortège mené par des personnes queer et trans racisées et en non-mixité* ouvrira la Marche. Nous invitons les personnes blanches à respecter cette non-mixité en se plaçant derrière elles/eux.

Un terme en particulier interpelle. Le concept d’homonationalisme a été introduit par la théoricienne américaine Jasbir Puar qui avance une instrumentalisation des luttes LGBT par les États occidentaux dans le but de promouvoir une idéologie coloniale selon laquelle les populations d’Afrique et du Moyen-Orient sont foncièrement barbares en raison de la pénalisation et de la répression de l’homosexualité qui y sont instaurées.

L’homonationalisme apparaît ainsi comme une construction conjointe de l’État (à des fins impérialistes-militaristes de légitimation d’une supposée supériorité civilisationnelle) et des fractions dominantes des mouvements sociaux, même les plus « radicaux » – ici LGBT et queer. Elle permet de diviser la population en sujets « acceptables » (assimilables dans la nation) et « inacceptables » ou « inassimilables », qui seront mis au ban et ciblés en tant que « terroristes » par exemple.1

Ça vaut son pesant de cacahuètes. Ainsi, la lutte LGBT en France serait un prétexte colonial ? Cette idée s’aligne en tout cas fortement avec un autre concept à la consonance douteuse, l’homoracialisme, idée fantasmée par Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des Indigènes de la République, selon laquelle l’homophobie des quartiers à forte population maghrébine, noire et musulmane est un mouvement de résistance anti-colonial face à une « identité homosexuelle universelle » que les blancs tenteraint d’imposer. De la même manière, elle affirme que le « feminisme impérial » encourage la misogynie de ces pays « du Sud »2.

Pour faire court, les femmes blanches et les homosexuels blancs sont ainsi responsables des violences misogynes et homophobes dont sont victimes les populations noire et maghrébine. Eh bien ! La réputation de Houria Bouteldja n’est plus à refaire3. Pas plus que celle de ses militants, qui ont dénoncé sans complexe l’idée d’un « impérialisme gay » à l’université de Nanterre :

« (…) La gauche blanche ‘pro-LGBT’ enjoint aux non-Blancs de s’identifier comme homosexuels, de choisir entre le placard ou le coming-out, de choisir entre la honte ou la fierté homosexuelle, déplore Yannis. Au détriment d’autres identités, et spécifiquement celle d’indigène. »4

Il est alors intéressant de se pencher sur la liste des signataires du collectif « Stop au Pinkwashing ! » dans laquelle on peut y apercevoir le nom du Réseau pour une Gauche Décoloniale, qui sur son site internet prétend se battre contre toutes les formes d’oppression : le genre (terme erroné faisant référence au sexe), la classe et la race. Mais l’orientation sexuelle y est mystérieusement absente… On se demande alors pourquoi signer un communiqué qui prétend vouloir améliorer la lutte LGBT.

Nous recherchons des personnes qui ne sont pas encartées mais nous pouvons inclure toute personne membre d’un parti politique de gauche à condition qu’elle remette en question ses pratiques et qu’elle adhère à nos valeurs.

Marche ou crève, donc ? Selon une apparente volonté de repolitiser la Marche, le collectif « Stop au Pinkwashing ! » réclame à son cortège de tête qu’il soit « politique, radical, féministe, queer, antiraciste et anticapitaliste ». Ces injonctions sont en adéquation avec l’interdiction à la mixité principalement raciale : les homosexuels ou les lesbiennes blanches sont priés de se faire oublier, leur présence même étant synonyme d’impérialisme. Il est même reproché à InterLGBT de vouloir centrer le dialogue sur la répression homosexuelle en Russie à l’heure même où la Coupe du Monde s’y déroule, plutôt que la question raciale qui, elle, serait prioritaire :

Florence (le prénom a été changé à sa demande), du collectif Irrécupérables, affirme que « l’action d’aujourd’hui est historique : à Paris comme en province, on a pris la tête de cortège. On refuse le discours de la ville qui se dit progressiste et récupère nos luttes ». Elle dénonce le mot d’ordre de l’interLGBT : les Gay Games et au-delà, les Jeux olympiques de 2024. Pour elle, « l’homophobie dans le sport n’est pas une question vitale ».

Dans la même veine, l’association Act Up a été entièrement démantelée de l’intérieur par une vague de jeunes révolutionnaires, issus entre autres du PIR, qui de manière agressive sont parvenus à s’imposer pour centrer le combat de l’association sur les migrants et non plus contre le SIDA. On se demande vraiment qui cherche à se saisir de la cause homosexuelle !

On oublie que cette Marche est avant tout née pour s’opposer à la haine des personnes homosexuelles, indifféremment de leur affiliation politique ou religieuse et de leur ethnie. La non-mixité et l’alignement politique exigé par le collectif s’inscrit dans une idéologie communautariste et identitaire qui n’est pas sans rappeler l’idéologie prônée par le concept de l’identité de genre et visant à purger les milieux féministe et LGBT de toute dissidence pour promouvoir le droit à l’auto-définition plutôt que l’égalité des citoyens, quelle que soit leur orientation sexuelle, leur sexe, leur couleur de peau ou leur religion.

L’obsession de ce qu’on appelle le « féminisme blanc » n’en finit plus de tourner dans les milieux féministes, en particulier quand le sujet porte sur les femmes musulmanes. Plusieurs personnes ont tiré la sonnette d’alarme sur l’association Lallab, par exemple, vivement inspirée de leur propre aveu par Asma Lamrabet, qui dans son livre met en avant un féminisme islamique qui permettrait entre autres aux maris de corriger leurs femmes hystériques. Le soutien financier et médiatique fulgurant dont Lallab bénéficie depuis à peine deux années de vie a de quoi poser question, pour dire les choses poliment : à part écrire des articles expéditifs calqués sur le modèle MadmoiZelle en « 8 preuves que les arguments contre le voile sont bidon », défendant bec et ongles le port du voile en adoptant un style agressif et immature, que fait l’association pour les femmes (sauf les blanches, visiblement) ? Mystère. Pourtant, l’association passe pour un exemple de féminisme intersectionnel et les féministes blanches pro-choix leur relèguent le monopole sur l’analyse féministe en fonction de leur appartenance culturelle et religieuse et de leur couleur de peau, comme le fait remarquer Fatiha Boudjahlat :

Quels sont les points communs entre ce néo-féminisme et le «néo-antiracisme indigéniste»?

Ils partagent la même vision racialisée des rapports sociaux. Ils ont le même ennemi: le mâle blanc occidental. Ils dénoncent la structure patriarcale de la République, mais s’accommodent fort bien voire célèbrent le patriarcat oriental. La culpabilité de classe et de race des néo-féministes sert de levier à l’offensive universitaire, médiatique, associative des indigénistes. Les deux courants idéologiques revendiquent une appartenance à la gauche, et pourtant les deux privilégient en toute circonstance l’hypothèse ethnique à l’analyse sociale de la lutte des classes. Ils portent une vision libertaire très libérale, qui vise à réduire la sphère d’intervention de l’Etat au bénéfice de la régulation sociale des leaders communautaires. Les premières sont les idiotes utiles, pardon les idiot.e.s utiles des seconds. Qui sont dans un racisme tout aussi révoltant que les identitaires.5

Dans cette même logique, elle fait remarquer que la lutte LGBT devient alors terreau d’opportunisme :

Ces militants appellent cela «la convergence des luttes». Que signifie ce glissement intersectionnel?

Les indigénistes sont dans la même logique que les identitaires et les tenants du grand remplacement. Ils veulent grand-remplacer, à titre de dédommagement historique et ontologique quand les autres craignent d’être grand-remplacés. Dans les faits, la convergence des luttes favorise seulement le facteur ethnique. Vous êtes femme, noire, lesbienne. Cela fait partie de l’identité reçue. Et pourtant, c’est ce qui va commander votre mobilisation politique et vous donner de la valeur: vous comptez pour ce que vous êtes, et ce que vous êtes commande ce que vous pensez. A la fin, c’est toujours la couleur de peau qui est déterminante. C’est le règne de l’AOC-AOP appliqué aux humains, la partition raciale de l’espace revendiquée dans les espaces de non-mixité va de pair avec une traçabilité ethnique de ses occupants. Ce qui permet de voir les indigénistes et les islamistes dont l’orthodoxie condamne et l’homosexualité et les homosexuels, devenir des compagnons de manifestations de militants homosexuels adeptes de l’intersectionnalité.

Ainsi, l’analyse féministe n’a de véritable valeur qu’en fonction de la race, au prétexte que les blanches sont forcément biaisées et les autres éclairées car victimes d’un système blanc mondial qui serait la source des maux de toutes les sociétés. Et quand les femmes comme Fatiha Boudjahlat soulèvent cette dérive, elle sont écartées du discours car elles dérangent :

L’expression outrancière de «nègre de maison» devient l’acceptable concept de «native informant». Mais le sens est le même: si vous ne pensez pas comme votre épiderme et vos intérêts de «race» commandent de penser, vous êtes un traître. Le plus cocasse apparait quand des bourgeois-pénitents blancs multi privilégiés somment une femme «racisée» comme moi de penser comme eux décident qu’il est bon et juste de penser: ils sont dans la parole blanche experte, même quand ils prétendent la dénoncer.

Au lieu de dénoncer le racisme, le discours qui se cache derrière l’argument du « féminisme blanc » et de la décolonisation sert surtout de relativisme culturel. Ces défenseurs auto-proclamés de la justice sociale refusent d’analyser les rapports entre les hommes et les femmes autrement qu’en fonction de l’homme blanc, et surtout blanc, car la question de la libération des femmes n’est pas aussi importante que l’identité raciale et religieuse. L’analyse féministe, quand elle s’arrête aux frontières et a interdiction de remettre en cause les cultures, ne peut que s’effondrer car elle vise à maintenir le statu quo. En ce sens, le mouvement indigéniste a tout intérêt à s’approprier les causes féministe et homosexuelle en plaçant la question raciale au centre des préoccupations, sous couvert d’intersectionnalité. C’est une tactique de revendication identitaire qui ne fait que diviser les femmes dans un mouvement où la question du sexe doit primer.

  1. https://www.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2014-2-page-112.htm
  2. http://indigenes-republique.fr/universalisme-gay-homoracialisme-et-mariage-pour-tous-2/
  3. https://www.marianne.net/politique/indigenes-de-la-republique-thomas-guenole-demontre-le-racisme-la-misogynie-et-lhomophobie
  4. https://www.marianne.net/societe/quand-l-universite-de-nanterre-accueille-une-conference-contre-l-imperialisme-gay
  5. http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2017/10/27/31003-20171027ARTFIG00359-fatiha-boudjahlat-les-neo-feministes-sont-les-idiotes-utiles-des-indigenistes.php